5 BD inspirantes

« Le château des animaux » Dorison et Delep, Casterman

J’aime particulièrement l’œuvre de George Orwell. Alors, j’ai tout de suite été attiré par une BD qui fait aussi clairement référence à « La ferme des animaux » et à sa puissance de dénonciation. Dès le prologue, le scénariste Xavier Dorison affirme sa volonté de rester fidèle à Orwell tout en s’inspirant des luttes que celui-ci n’a pas pu connaître : celles de Gandi ou de Mandela. Puis, plus surprenant et intéressant à mes yeux, il évoque Otpor et la stratégie de ces résistants serbes qui passe par la culture et le rire. Et Dorison a raison de citer tous ces noms car son scénario intègre parfaitement et subtilement l’apport de tous ces mouvements : pacifisme, subversion, action culturelle. Dans une ferme des animaux qui est devenue chez lui plus terrifiante encore, un château des animaux où un taureau et des chiens règnent en maîtres, plus contemporaine peut-être, il met en scène des animaux qui tentent de se révolter avec audace, courage et originalité.

La série n’en est qu’au tome 1 et leur lutte est loin d’être encore victorieuse mais l’histoire fonctionne. Les personnages sont attachants, surprenants et complexes. Leurs tentatives de rébellion sont à mes yeux de vrais exemples pour les luttes d’aujourd’hui et le symbole qu’ils se sont choisis est de ceux pour lesquels je pourrais m’engager aussi. Sans dévoiler ce détail de l’intrigue, je dirai juste qu’il est organique et solaire. Voilà qui dépeint bien les valeurs à l’oeuvre dans cette bande-dessinée. Voilà ce qui me plaît ! Ce n’est ni une adaptation, ni un hommage à Orwell, c’est la même démarche que la sienne comme s’il avait encore été parmi nous aujourd’hui pour la mener à son terme. Et le dessin de Félix Delep est efficace comme il le faut pour rendre toute l’intensité plus qu’humaine de ces animaux en lutte, dans de grandes planches denses et maîtrisées comme je les aime. Vivement les albums suivants !

« La recomposition des mondes » Alessandro Pignocchi, Seuil

Alors cette BD, c’est un choc, une révélation ! Ce n’est pas de la fiction mais du documentaire, ce qui a priori n’est pas ma tasse de thé, et pourtant c’est construit comme une narration haletante, pas un moment où je n’avais pas envie de connaître la suite, vite ! C’est l’histoire d’un jeune anthropologue, dessinateur de BD, qui après avoir étudié les indiens Jivaros débarque sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Et là tout bascule, il ne s’agit plus d’étudier un monde inconnu mais d’en construire un nouveau. Avec lucidité, humour et détermination : il y a des barricades à défendre, un rapport humain-nature à réinventer, une alternative vivante au capitalisme mortifère. Le projet d’aéroport a été abandonné par les autorités alors pourquoi y a-t-il encore une ZAD ? Toute la question est là ! Pourquoi en 2012, quand des milliers de CRS ont détruit la première ZAD, 40.000 personnes sont-elles venues tout reconstruire en un week-end ? Pourquoi certaines et certains choisissent-ils, choisissent-elles de s’installer ici avec l’aide des paysans locaux ? Allessandro Pignocchi répond à toutes ces questions par le témoignage, la philosophie, l’imagination, l’humour. C’est limpide, joyeux et inspirant !

C’est une œuvre intelligente et subtile qui s’ouvre sur une citation de « L’homme qui savait la langue des serpents » de Andrus Kivirähk, roman magique que j’adore qui évoque le pouvoir d’une salamandre mythique et géante. Totem idéal pour cette BD en aquarelle qui met de la magie dans la réalité là où des illustrations réalistes n’auraient pu rendre la profondeur du propos, du lien entre la nature humaine et non-humaine. J’ai pris la double page centrale avec l’aquarelle de deux chouettes comme un clin d’œil personnel ! Cette BD a un rapport organique avec son sujet. C’est un livre engagé qui se clôt par une post-face d’Alain Damasio. Qui d’autre ? C’était le compagnon de pensée idéal pour rappeler que l’art et la créativité sont des ingrédients essentiels des luttes pour que leurs récits soient partagés, transmis, transcendés. Damasio a cette belle formule pour parler du travail de Pignocchi : « Contribution aux imaginaires en cours » ! Parce que les imaginaires, il faut le redire, ça se construit et ça s’imagine ! Et je ne vous fais pas de petits dessins !

« The end » Zep, Rue de Sèvres

Voilà une BD étonnante ! Dans la veine des albums pour adultes que Zep dessine entre deux tomes de Titeuf sa série à succès mais cette fois il se lance dans la dystopie : après avoir empoissonné les dinosaures il y a 60 millions d’années, il semblerait que la nature s’apprête à agir de la même manière avec un autre super prédateur, les humains. Une équipe de scientifiques étudie la communication des arbres et, de toute évidence, ces géants sont d’une intelligence supérieure et détiennent la clé du mystère, qu’ils protègent efficacement. Je ne suis pas fan de dystopie quand elle met en scène les turpitudes humaines mais Zep est plus fin que cela, son scénario apocalyptique est l’occasion d’une réflexion philosophique sur le rapport de l’humanité à la terre. Les personnages sont touchants et, à travers leur volonté farouche de comprendre les arbres, ils permettent aux lecteurs de regarder la nature d’un œil neuf. Les humains paraissent étranges, passés au filtre du travail de couleur de Zep. La monochromie donne presque l’impression de les observer au microscope. Tandis que les arbres, tortueux, vivants, mystérieux, et les animaux, confiants, innocents, naïfs, en sortent magnifiés.

Et la deuxième partie de la BD affirme encore plus le conte philosophique et esquisse la nécessité d’une nouvelle humanité à reconstruire, qui aurait enfin compris combien la nature est supérieurement intelligente et complexe. L’épilogue prend son temps, est plus contemplatif et moins explicatif que la première partie, ouvrant des vides poétiques et frustrants qui laissent la place au rêveries du lecteur. Mais qui donnent aussi envie d’en savoir plus ! Pour ne pas que le dinosaure accouche d’une souris, je réclame une suite !

« Dans les forêts de Sibérie » Dureuil et Tesson, Casterman

J’avais adoré le récit de Sylvain Tesson. Il avait touché mon propre désir de me retirer en forêt et de vivre en cabane, loin du monde civilisé et proche de la nature sauvage. Son écriture avait la force de la philosophie qui touche à l’essentiel et des images évocatrices. J’avais imaginé ces forêts de Sibérie, le lac Baïkal, la vie rude. Et j’avais été très déçu par une prétendue adaptation cinéma qui rajoutait des turpitudes humaines pour faire intrigue et de l’obscurité à ce que j’avais aimé de lumineux. Alors, j’ai hésité devant cette adaptation BD, cette couverture un peu trop grise et le dessin a priori plutôt classique. Mais mes craintes se sont vite dissipées. Le texte de Sylvain Tesson est omniprésent. Voilà une BD sans dialogue, qui fonctionne uniquement sur la voix du narrateur, ce qui m’a permis le réel plaisir de retrouver les belles réflexions poétiques que j’avais aimées, une philosophie de l’ouverture, de la découverte, simple et inspirante. Et les dessins de Virgile Dureuil ont fini par imposer leur présence modeste et généreuse, tout en nuances de couleurs, en minuscules détails et en un réalisme qui confine à l’universel. Ils m’ont transporté à la fois chez moi, dans cette cabane que j’avais rêvée, à la fois dans une Russie belle et étonnante que je n’ai jamais visitée, et à la fois sur les pas du chemin intime de Tesson. Quel bonheur de plonger avec lui en forêt, d’accueillir les mésanges au printemps, de marcher sur le lac, de trinquer à la vodka pour faire honneur à la rude hospitalité locale. J’ai bivouaqué avec lui, coupé du bois, pêché. Puis, j’ai rangé la cabane et fait mes bagages avant de revenir en arrière de quelques pages pour profiter encore de la douce présence du Baïkal, de la protection rassurante de la forêt et de cette solitude habitée, pour retarder le moment où je refermerais l’album. Par chance, à présent, je peux réitérer autant de fois que je le veux l’expérience de ce voyage intérieur ! Une adaptation subtile et respectueuse d’un grand texte profond et inspirant, c’est rare et c’est un régal !

« Femme sauvage » Tirabosco, Futuropolis

La puissance de cette BD est surprenante. Elle tient en partie à sa forme graphique, ce noir et blanc dense, plein de nuances, de matière et de place, qui permet à l’intensité de se déployer. Elle tient surtout à la force de son propos que résume parfaitement le titre. Le prétexte est peu développé, un peu caricatural, l’effondrement brute et méchant du monde occidental, mais très clair : le capitalisme a gagné, a étouffé tout rêve de transition et a ravagé la terre. Dans ces conditions, une jeune femme traverse le grand nord américain pour rejoindre la rébellion. Seule. Pourtant, ce n’est pas le cap qui va être important mais le chemin, sa rencontre avec la vie sauvage. Comme elle n’a emporté avec elle qu’un seul bouquin : « Walden » de David Henry Thoreau, le début de son périple va être l’occasion de se confronter à elle-même, de questionner le sens à donner à une vie humaine. Il y est aussi un peu question de manuel de survie dans les bois. Puis, les obstacles vont se faire de plus en plus violents et elle ne s’en sortira pas sans aide. Mais le salut viendra de manière surprenante. Ce sera l’occasion d’une vraie plongée dans le sauvage, le vivant qui lutte pour sa survie, pour se perpétuer, et qui tisse des liens forts et secrets. Il y a un peu de chamanisme dans cette histoire, il y a presque un retour aux temps des premiers humains, il y a une ode à la détermination des femmes. La fin offre la tentative d’un peu d’espoir, même si cela est juste esquissé, peu développé. J’aurais voulu une suite, en savoir plus, découvrir ce que la femme sauvage peut apporter à la reconstruction d’un autre monde, j’aurais voulu un deuxième tome aussi long et profond. Pas grave, la femme sauvage a fait son chemin en moi, dans mon imagination et elle a nourri ma propre envie d’œuvrer à la perpétuation de la vie ! Une BD sauvage, ça ne se résume pas en une chronique et ça dépasse du cadre de ses cases !

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