Mes mots contre une main

J’ai écrit mon premier poème pour me prouver que mes mots avaient plus de pouvoir qu’une main. Mes mots contre une main, balancée, par un inconnu, au visage de mon petit frère parce qu’il avait ri.

– Tu t’moques de moi, p’tit gars ? avait éructé le grand échalas.

– Je ne me moque pas, mon vieux ! avait rétorqué mon cadet rieur.

Paf ! Cinq doigts imprimés en rouge pour répliquer à son humour, pour donner à sa joue une raison impérieuse de grimacer. Paf ! Voilà comment j’étais resté, muet à ses côtés. Pas un mot à retourner pour protéger mon benjamin. Vite, rentrer à la maison et ne pas provoquer l’autre main. Silence, fuyons !

J’ai écrit mon premier poème pour trouver les mots restés en travers d’une main. Mes mots contre une main, lancés à la face du monde car il était lent et malade.

« Ma Loulou est partie pour l’envers du décor. »

« De neuf coups de poignard. »

« Je vous demande de vous aimer fort. » chantait Beaucarne, qui à la mort opposait l’art.

Mais mon frère avait peur, mon père était en colère, ma mère en larmes. Et la chanson de Julos passait en sourdine par ici, ne passait pas par là. Alors moi, je voulais la diffuser gratos sur les murs de la cité grise, dans le cœur de ce gars-là. Je n’avais pas de guitare, je chantais faux. J’ai mis les doigts sur mon stylo pour en sortir des cris bizarres.

J’ai écrit mon premier poème pour partager mes mots comme une poignée de main. Mes mots contre une main, lâchés un peu trop tard mais dressés quand même. J’ai aligné les vers et les rimes pour désarmer les beignes et les gnons, ne plus faire du rire un crime et en finir avec la baston. J’ai déclamé de la poésie qui proclamait qu’on est les mêmes, qu’on souffre tous des mêmes maux et que, si on n’a pas les mêmes vies, on a tous le cœur gros quand on manque de « je t’aime ».

Paf ! Je suis monté sur scène, j’ai serré le poing sur le micro et je nous ai trouvés beaux. Paf ! J’avais enfin la réplique, les mots qui m’avaient manqué pour protéger mon frangin et arrêter la triste main avant qu’elle ne le gifle.

J’ai écrit mon premier poème pour inventer les mots que je mettrais dans tes mains. Mes mots comme une main tendue vers la tienne pour qu’on ne fasse qu’un.

– Tu t’moques de moi, m’sieur ? m’a demandé récemment un grand escogriffe.

– Non je vous trouve bien sérieux !

– Alors pourquoi tu ris ?

– Je ne ris pas, ai-je répondu. Je ne me moque pas.

Cette fois les mots ne me manquent plus.

– Je ne ris pas, je te dis. Je souris à la vie.

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