La bibliothèque abandonnée

Le village était désert depuis plusieurs semaines lorsque Mathieu décida de s’installer dans la bibliothèque d’Anthisnes. Les premiers habitants avaient fui vers les grandes villes quand les stations essence puis les supermarchés avaient cessé d’être approvisionnés. Mais au début de la crise, la majorité de la population croyait encore en un rétablissement possible. Le gouvernement avait promis des distributions de vivres et tout le monde n’avait pas les moyens de se réfugier dans les centres urbains où l’aide de l’état se concentrait.

Hélas, l’effondrement fut brutal. Dans les campagnes, il devint difficile de se déplacer sans carburant pour les véhicules. L’impensable arriva très vite : la famine menaçait. Les magasins étaient vides, les fermes trop peu nombreuses ou inaccessibles. Les malades craignaient de ne pouvoir consulter un médecin ou de manquer de médicaments. C’est dans ce climat de stress que les réseaux électriques et de communication cessèrent de fonctionner dans les villages les plus isolés. Les habitants, habitués à suivre l’évolution de la situation aux actualités, de guetter l’espoir et les bons plans en restant connectés, furent plongés dans le silence et le noir, dans le désarroi le plus profond. Des convois entiers de fuyards se mirent en route à pied pour rejoindre les villes, sans se douter que là-bas l’afflux de populations déplacées avait débordé les autorités, que des émeutes de la faim avaient éclaté et que plus personne n’était en sécurité. Les gens avaient eu l’habitude de s’en remettre à un système qui n’existait plus. Dans de nombreuses petites communes comme Anthisnes, il avait manqué d’alternatives à la société de consommation. Et ils n’étaient plus assez nombreux à savoir survivre grâce aux ressources locales.

Mathieu vivait seul et était sans emploi lorsque la catastrophe s’était déclenchée. Il s’était installé dans la petite maison héritée de ses grands-parents, loin des vies citadines et trépidantes de son père et de sa mère, déçus de le voir incapable de trouver du travail après ses études d’assistant social. Mathieu était un rêveur un peu perdu, secrètement amoureux de son amie d’enfance, Sophie, dynamique bibliothécaire du village où les jeunes gens auraient pu refaire le monde s’ils en avaient eu le temps avant les événements.

Sophie avait tout tenté pour encourager ses lecteurs à s’intéresser aux livres qui prônaient des alternatives, parlaient de permaculture, de solidarité, de résilience. Sans grand succès. Mais elle était surtout constamment en contact avec des communautés en marge du système, des simplicitaires, des transitionneurs, des collapsologues, avec qui elle communiquait via le web. Elle aimait Anthisnes, sa bibliothèque et ses livres. Cependant, elle était attirée par ces groupes de pionniers qui recréaient des lieux où vivre autrement, parfois en ville, souvent dans le Sud. Elle en parlait sans cesse à Mathieu qui tantôt s’enflammait pour lui plaire, tantôt la freinait pour la retenir. Il se sentait bien avec elle. Il voulait qu’ils restent ensemble au village. Hélas, il comprit trop vite qu’elle n’était pas amoureuse de lui. Quand au plus fort de la crise, bousculée par la coupure des liens internet, Sophie se décida à partir avec d’autres jeunes baroudeurs enthousiastes et charmants, Mathieu renonça à la suivre et resta seul à Anthisnes, à veiller un monde perdu, devant la bibliothèque abandonnée.

Sans doute, est-ce le souvenir de Sophie qui le poussa à entrer par effraction dans la belle vieille maison où son amie avait très professionnellement et patiemment rangé et prêté des livres. Pourtant, ce n’est pas seulement par mélancolie que Mathieu y revint régulièrement mais par nécessité car il avait trouvé dans les ouvrages laissés en évidence par Sophie de quoi se sauver, des pistes pour cultiver un potager, tirer le meilleur parti des ressources à sa disposition dans le village fantôme où la nature sauvage reprenait ses droits.

Par facilité, la première année, Mathieu défricha le terrain autour de la bibliothèque, le transformant en un abondant jardin où s’épanouissaient tous les fruits et les légumes présents dans la grainothèque, initiative originale et essentielle de son amie partie, quand elle était encore une bibliothécaire visionnaire dans un petit village endormi par son confort et ses certitudes. Mathieu se trouvait ainsi près des livres où il puisait le savoir à mettre en œuvre pour cultiver la terre et il aménagea les caves de la bibliothèque afin d’y conserver ses réserves pour l’hiver et les temps difficiles à venir. Parce que ses efforts furent couronnés de succès, il se sentait à présent chez lui, ne voyait plus l’intérêt de rentrer dans sa petite maison et déménagea son lit et de quoi vivre à l’intérieur de la bibliothèque où il s’endormait désormais chaque soir un livre à la main.

Dans les premiers temps, il ne lit que ce qui lui était utile. Plus tard, quand il eut installé sa propre éolienne, un système de récupération d’eau potable et une solution durable pour le chauffage, il délaissa ses lectures techniques pour s’intéresser aux sciences pures. Plongé de longues heures dans des traités de biologie, de physique ou de chimie, Mathieu finit par déplacer son lit pour l’installer dans la section scientifique de la bibliothèque, au milieu même des rayonnages. Il serait un ermite du savoir.

Il se lassa lentement de ces livres trop éloignés de ses tâches quotidiennes de simple survie. Mathieu se passionna tout un hiver pour la philosophie, avant de renoncer devant l’impossibilité de débattre de ces idées avec quiconque. Enfin, les sciences humaines lui faisaient trop de peine en lui rappelant ses études et la vie au service des autres qu’il n’avait pas vécue. Il ignora sciemment ces ouvrages comme s’ils n’avaient plus aucun sens en l’absence de leurs auteurs.

Mathieu commença par entrecouper ses consultations sérieuses de quelques bandes dessinées, bulles d’air et de liberté bienvenues. Trop vite lues. En une petite année, il avait épuisé tout le stock disponible. Il entreprit alors un nouveau déménagement et poussa son lit vers les rayonnages abondants de la littérature. Plusieurs années d’une vie réglée de survivant et d’aventures littéraires vivifiantes s’égrainèrent ainsi, marquées par la progression de Mathieu de roman en roman.

Il fut d’abord tenté de dévorer la collection bien fournie de policiers et thrillers, lectures faciles, hypnotiques mais qui eurent vite un effet néfaste sur son moral. Lui, dont l’espoir, non pas d’un retour à la normale mais plus simplement de voir rompue un jour sa solitude ou – miracle – d’assister à la réapparition de Sophie, ne put bientôt plus supporter l’horrible défilé des turpitudes et multiples crimes d’une humanité qu’il aurait tant voulu retrouver. Cependant, Mathieu reportait sans cesse la lecture de ce qui ressemblait d’un peu trop près à une histoire d’amour, sa seule expérience en la matière lui semblant encore trop pénible et trop fraiche malgré la décennie déjà écoulée à se plonger dans les livres. Les épopées, les grands classiques avaient exigé de lui du temps pour s’y immerger mais, de ces profondeurs de l’histoire de la littérature, il avait tiré le souffle pour tenir sur la durée. L’Iliade et l’Odyssée étaient son voyage immobile, Les Misérables, sa prière pour ses semblables, Robinson Crusoé, le journal de son frère de naufrage. Il avait retrouvé le goût de rire avec le théâtre de Molière. Et l’amour toujours revenait le titiller au détour de tous les tourments humains. Qu’il retrouve l’envie de se battre avec Cyrano de Bergerac, Roxane avait les traits de Sophie. Même Balzac avec Eugénie Grandet avait forgé une figure de femme qu’il aurait voulu aimer. Quelles que soient les pages dans lesquelles il dérivait, son cœur constamment s’obstinait à courir vers sa Pénélope, son esprit continuait son odyssée pour ne pas perdre le souvenir de Sophie.

Il y eut une année où la sécheresse fut si épouvantable que ses réserves menacèrent d’être insuffisantes pour l’hiver. Mathieu se mit sans rechigner à la chasse et parvint à se nourrir de petits gibiers. Quand il découvrit que les loups étaient revenus dans la région, il avait si solidement protégé son habitation que, retranchés derrière de hauts murs, son potager, son petit élevage et sa bibliothèque ne craignaient plus rien. Il dut tour à tour réparer son toit qui menaçait de s’envoler lors de tempêtes à répétition, sa réserve d’eau dont la structure avait pris de l’âge et son éolienne qui s’était plus d’une fois renversée. Il avait depuis longtemps une vie si rude que le jour arriva enfin où il ne craignit plus de puiser dans les collections roses, dans les rayons des romans d’amour. Mathieu fut déçu. Les relations dont il y était question lui parurent bien mièvres en regard des sentiments qu’il entretenait pour Sophie, celle qu’il n’avait ni su suivre, ni pu retenir, celle à qui il survivait et pour qui il aurait voulu construire tout ce qui le maintenait en vie, son petit paradis perdu et solitaire.

À quarante ans passés, Mathieu avait lu tant de livres, vécu tant de vies imaginaires, qu’il en ressentait une certaine sagesse. Il se consacra alors à un rayon qui l’avait toujours effrayé par sa proximité avec l’époque qui l’avait vu naître avant de s’écrouler : la littérature contemporaine, avec son cortège de nihilisme, de superficialité et de plaintes d’enfants gâtés. Mais aussi avec ses pépites de lucidité, de créativité et de foi en l’humanité. Haruki Murakami, Paul Auster, Nancy Huston, Amin Maalouf, Daniel Pennac le firent pleurer, rire, réfléchir et s’enthousiasmer. Il était transporté. Des amis lui tenaient la main dans sa solitude. Il était accompagné par des humains, par leurs voix, par leurs histoires. Comment une civilisation capable d’une telle culture, de narrations aussi intenses, de récits construits pour ressentir les raisons et les émotions d’autrui, en tissant des liens, en jetant des ponts, en tendant des mains, avait-elle pu connaitre le drame de s’effondrer ? Comment la fin sans issue que tous craignaient ou combattaient de leurs mots, de leurs écrits, comme des digues contre l’ignorance et la bêtise, était-elle advenue ? Qui aurait été capable d’écrire une chute aussi stupide et insensée, celle d’un dernier lecteur sans plus rien à vivre que l’écho lointain d’intrigues imaginaires, ultimes réminiscences d’antiques questionnements humains ?

Voilà longtemps qu’il n’espérait plus le retour de personne au village, ni le passage d’improbables migrants, ni de voyageurs des nouveaux temps. Ses semblables avaient déserté durablement la région. Mathieu avait maintenant passé plus de temps sans contact humain que ses jeunes années dans cette époque révolue où chacun revendiquait le droit de communiquer avec la terre entière. Mathieu ne voyageait plus que d’étagère en étagère dans sa bibliothèque, redoutant le jour où il ne lui resterait plus qu’un dernier livre à lire. Il eut encore quelques mois de répit et d’éclaircies à l’approche du crépuscule de son existence en découvrant le rayon consacré aux auteurs locaux. Luca Baba, Agnès Dumont, Serge Delaive, Katia Lanero Zamora, Nicolas Ancion, Christine Aventin, Pascal Leclercq, Denis Lapière, Michel Vandam. « C’est écrit près de chez vous » revendiquait le petit présentoir. Il se plongea dans la littérature belge avec plaisir et la nostalgie d’une joie de vivre, de regards tendres et d’une imagination débordante qui auraient pu lui sauver la vie. Comme ils étaient loin celles et ceux qui avaient rêvé un autre monde près de chez lui.

Le soir de ses soixante ans, tout surpris d’être encore vivant, il déménagea son lit pour la dernière fois dans la seule section de la bibliothèque qu’il avait jusqu’ici négligée, le rayon enfants. Alors, comme les plus jeunes lecteurs, il prit un plaisir infini à relire de nombreuses fois les mêmes livres. Qui donc avait déféqué sur le crâne de cette pauvre petite taupe ? Pourquoi diable ce garnement de Raoul se prenait-il pour un pirate en allant au grand magasin avec ses parents ? Et quel était ce mystère qui permettait à un chien famélique d’avaler sans enfler un chat, un canard ou une vache ? Des histoires à se répéter pour grandir, pour donner du sens à la vie, pour prolonger la puissance de l’enfance. La plupart du temps à voix haute, comme un père qui aurait mis tout son cœur à interpréter les personnages du soir afin d’aider son enfant à s’endormir, avec l’émotion qu’il aurait aimé ressentir s’il avait eu un fils ou une fille, s’il avait su aimer Sophie et la suivre.

Mathieu lut jusqu’à la fin des albums jeunesse en imaginant que Sophie quelque part dans une communauté utopique réalisée avait eu des enfants et que sa propre voix portait jusqu’à eux pour leur parler d’amour et de l’espoir qu’il avait mis si longtemps à découvrir dans les livres car il savait aujourd’hui que ce serait le point de départ essentiel et incontournable s’il devait réécrire sa propre histoire.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. CLM dit :

    Formidable nouvelle! Elle soulève plein de questions! Mathieu est-il unique dans son entreprise solitaire? Combien de Mathieu se sont ainsi réfugiés dans ces havres de paix, voyageurs immobiles errant de rayons en rayons et effeuillant la vie jour après jour? La destination finale de ton Ulysse n’est pas tant sa Pénélope que l’ermitage qu’il construit livre après livre. Mathieu a-t-il seulement aimé Sophie, lui qui n’a pas cherché à la retenir ou à la rejoindre, ou était-ce juste un idéal féminin et était-il épris de l’idée d’aimer? Rêveur il l’est peut-être, mais alors c’est un rêveur mineur et pragmatique, car il consacre d’abord ses lectures à sa survie, avec certes quelques velléités d’évasion vers d’autres vies, mais pas tant que ça. Il progresse de façon méthodique de genre littéraire en genre, au lieu de se confectionner des bouquets au gré de ses fantaisies, dont il semble dépourvu hélas. Et qui plus est, il semble s’accommoder sans mal de sa situation sans chercher à rallier d’autres personnes à son mode de vie, à rompre sa solitude, à agrandir son rêve. Est-ce à cela que se résume l’être humain? Choisissons-nous toujours la nécessité et les contingences matérielles, avant de nous consacrer à la beauté des choses et de simplement prendre le temps de rêver pour de vrai? Quoi qu’il en soit, cette nouvelle est très belle et nous emporte comme toujours dans cet univers de papier que tu as inventé, et qui est tout de même bien charmant.

  2. céline martin dit :

    alors, « Aux livres, citoyens! »…
    jolie nouvelle qui te ressemble bien ;-)
    biz*

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