Un éléphant urbain

elephant-kidDès le début, ils m’ont fait rire. Inviter un éléphant en ville : quelle grande idée ! L’accueillir en fanfare, lui faire la fête et lui réserver une place de choix dans la cité ? Je ne me permettrais jamais de rire de ce projet s’ils n’étaient aussi inconscients, devrai-je dire naïfs ou aveugles ? Je suis en ville depuis de nombreux mois déjà. Ils ne le remarquent même pas. Un éléphant errant, libre et philosophe, en plein centre-ville et pas un seul citadin n’a encore fait attention à moi. Alors, je ris. Mais sont-ils capables de comprendre mon humour de pachyderme ?

Quand je les ai connus, ils n’avaient pas de projet aussi ambitieux. Une résidence annuelle ? Non ! Tout au plus l’une ou l’autre invitation pour une inauguration de taille, pour un festival de cirque, pour amuser la galerie et les enfants. Et déjà, il leur était inimaginable que le soir venu, les lampions éteints de leurs tralalas, je pouvais ne pas rentrer chez moi et que je restais, d’abord les nuits, à hanter les rues, à visiter les lieux. Chez moi ? Mais où voudraient-ils que j’habite ? Dans un zoo ? Dans une cage ? Derrière des barreaux ? Quel tribunal aurait l’outrecuidance de prononcer pareille condamnation ? Non. Je suis un éléphant libre, curieux et moderne. Chez moi, c’est le cœur de la cité. Je veux vivre avec mon temps, là où tout se passe, où le monde bouge, où s’écrit l’histoire. Chez moi, c’est en ville.

Je ne faisais aucun effort particulier pour être discret. A dire vrai, je n’avais pas envisagé qu’ils puissent ne pas remarquer mon installation. Il me fallut plusieurs jours pour comprendre que je passais inaperçu aux yeux des citadins. Apparemment, ils me confondaient avec le paysage. Je me fondais dans le gris du béton, silhouette invisible devant leurs immeubles. J’étais un éléphant perdu dans la masse critique de la ville.

Pourtant, je suis imposant, je prends de la place sur les boulevards. Mais les urbains motorisés ont tellement l’habitude des ralentissements de circulation qu’ils ne remarquaient même pas la nature animale du responsable momentané de leur immobilisme routier. Face au trafic des heures de pointe, je ne faisais pas le poids. Les artères de la ville sont à ce point encombrées de voitures et de camions que l’éléphant que je suis en devenait invisible.

J’ai provoqué de nombreux accidents. D’abord sans le vouloir. J’avais beau tenter de respecter le code de la route, la signalisation et les sens giratoires, je n’étais pas encore assez familier avec la notion de priorité du plus fort ou de pousse-toi-de-la-que-je-m’y-mette qui régule implicitement la circulation dans une grande agglomération.

Je me suis donc parfois engagé sur la chaussée trop hardiment ou mal à propos, éraflant des carrosseries, enfonçant ici une aile ou là un pare-chocs. Ce qui immanquablement provoquait quelques accrochages à la chaîne.

– Pouviez pas regarder !

– Mais bon sang ! Qu’est-ce qui vous a pris de freiner ?

– Chauffard !

Et l’ambiance chauffait entre les automobilistes impliqués, trop tracassés par leurs tôles froissées pour prêter attention à l’éléphant qui les scrutait incrédule. Leur logique m’échappait.

Alors, j’ai entamé mes expériences. Je commençais à maîtriser les subtilités du cortex d’un conducteur moyen. Je pouvais anticiper les erreurs qu’ils commettraient. Et je crois pouvoir affirmer, sans me vanter, que je suis l’auteur des plus mémorables carambolages qu’aient connu les boulevards périphériques de la ville, n’ayant a priori pas plus de capacité de nuisance qu’une camionnette de livraison ou qu’une mamy accrochée à son volant et à sa pédale de frein. Je ne jouais pas dans la même catégorie que les transporteurs routiers en transit, ni que les jeunes conducteurs fêtant leur permis de mettre en danger la vie des autres au volant d’un bolide. J’étais à peine différent du plus commun des quatre-fois-quatre urbains. Comme eux, j’étais responsable chaque jour de blessures infligées aux usagers doux, enfants, cyclistes inconscients et petite vieille au permis périmé. La routine sur les routes.

Mais l’aberration de l’omniprésence automobile en ville n’était pas mon unique sujet de fascination dans mes tribulations citadines. La question du logement rythmait mon quotidien, partageant le lot d’un grand nombre de mes concitoyens.

Bien sûr, il y avait quelques parcs en ville, des lieux à ma taille. Mais, il me semble vous l’avoir déjà dit, j’aime la modernité. Je voulais vivre dans des édifices façonnés de mains d’hommes. Or l’homme est petit et les habitants des villes souvent mesquins. Quelle idée saugrenue de s’entasser, à l’instar d’insectes, dans des tours dont la beauté extérieure n’a d’égale que l’idiotie de la petitesse des espaces intérieurs ! Comment un animal aussi important que l’homme peut-il se contenter de lieux de vie aussi réduits ? J’exècre l’horizon résigné des appartements auxquels je n’avais quasiment aucun accès, lui préférant la notion de loft qui me semble révéler, chez les humains qui en font leur habitat, une vision plus élevée de leur espace vital. Cependant, comme le bon sens citadin, les lofts sont rares et, je peux le dire en boutade, pas à la portée du premier pachyderme venu.

Mon rêve consistait à trouver refuge dans un bâtiment public à ma mesure. Mais, là encore, l’homo urbanus est désespérant. Quand il bâtit des édifices publics suffisamment vastes, ils sont des cohortes à s’y ruer et s’y entasser invariablement, qui pour y réclamer des papiers, qui pour y remplir des sacs de futilités, rendant aussi inaccessibles ces lieux magnifiques qu’un trou de souris, qu’une galerie de blatte. Et le plus énorme des paradoxes veut qu’ils abandonnent précisément les appartements qui leur servent de trous à rats pour envahir et rendre invivables ces espaces publics dont chacun d’eux devrait pouvoir bénéficier pour s’épanouir.

Enfin, la plupart du temps, ils abandonnent ces lieux la nuit pour les fermer à clés et les plonger dans l’obscurité, se privant, et votre serviteur par la même occasion, de la jouissance de ces espaces à notre mesure. Il restait bien une gare gigantesque dont les proportions me remplissaient d’aise. Malheureusement, les hommes sont lents à réaliser leur génie et la construction de cet édifice ventru traînait en longueur et le transformait, pour longtemps encore, en un chantier parsemé de grues, d’échafaudages et d’engins de travaux qui m’ôtaient tout plaisir à m’y ébrouer, comme si les humains s’évertuaient à accommoder leurs plus somptueux couchages de poils à gratter. Seules les salles de cinéma trouvaient grâce à mes yeux. J’y appréciais l’espace, l’inspiration et la quiétude que j’attends d’un ouvrage d’art moderne. Il faut dire que les citadins étaient peu nombreux à partager avec moi le goût des salles obscures. Je ne pouvais comprendre cette désaffection humaine pour la plus belle de leurs réalisations.

Par la force des choses et l’incongruité de ma condition, je me retrouvais donc dans la situation de ces hommes et ces femmes exclus du confort des divers habitats urbains et contraints de vivre et dormir dans la rue.

Personnellement, en tant qu’éléphant, j’ai grandi sans toit et je n’ai pas peur de la froideur des nuits à la belle étoile. Et, pour l’avouer franchement, j’ai la peau coriace. Mais ces êtres délicats que sont les hommes, comment concevoir qu’ils puissent être obligés de s’adapter et supporter les intempéries. Qu’un cerveau, à la puissance humaine, ne puisse trouver à la solution du logement que quelques morceaux de carton pour adoucir le bitume et la fraîcheur de l’air nocturne, voilà qui m’est difficilement compréhensible. Pire encore : cela dépasse l’entendement quand d’autres humains, ayant connaissance de l’existence d’habitations vides, passent leur chemin sans se rendre compte qu’ils ont, dans un coin de leur tête, une réponse à l’indigence physique et intellectuelle de ces crânes frères, hébétés, perdus et couchés dans la rue. Comment accepter l’existence de cette frange d’humanité réduite au sort du plus imbéciles des cloportes ? Comment le cortex humain peut-il, s’effacer au profit d’une carapace ?

A la fois curieux et forcé de partager leur sort, je dormais donc avec ces hommes dans la rue. Hélas, pour notre infortune commune, j’ai le sommeil agité. Une nuit, pour m’être retourné sans conscience de ma corpulence, j’écrasai mon premier humain. J’étais affolé. Jamais je n’avais désiré la mort d’un spécimen de cette espèce à laquelle je voue une sincère passion, fut-il son représentant le plus misérable. J’étais prêt à payer pour ce crime. J’avais sans doute le statut de citadin clandestin mais, moralement, je me sentais solidaire des humains et prêts à partager leurs devoirs. Eléphant, certes, mais éléphant homicide.

Lorsque mon acte funeste serait découvert, je ne me déroberais pas à la justice des hommes. Je voulais endosser l’entière responsabilité de mes actes.

Nonobstant, plusieurs jours durant, le corps sans vie de ma malheureuse victime ne fut l’objet d’attention d’aucun de ses congénères. J’en étais bouleversé. Je m’agitais, tournais en rond, convaincu que mon manège finirait par être remarqué et, à travers moi, le cadavre du sans-abri. En vain. Je me résignais par moment, me contentant de veiller le corps sans vie. Je me pris à barrir seul dans la nuit, en hommage au défunt. Mes cris ne troublaient même pas le repos citadin, tantôt couverts par le bruit d’une sirène, tantôt par le passage d’un avion bas dans le ciel.

Enfin, les services sociaux trouvèrent mon ami mort, firent appel à une entreprise de pompes funèbres et l’incinérèrent sans autre formalité, sans chercher à comprendre la cause de son décès et sans même un regard pour l’éléphant qui se lamentait. Pas un ne vit les larmes que je fus bien incapable de contenir lorsque les cendres furent dispersées par un petit matin gris. Quel être humain a jamais vu un pachyderme pleurer ? Ces fonctionnaires impassibles manquèrent cette occasion unique. Tout à leurs procédures, il n’y en eut pas un pour se rendre compte de ma présence. Le chagrin est-il si commun en ville qu’il en soit au point que se perdent dans la masse jusqu’aux larmes d’un éléphant ? J’étais inconsolable. J’étais seul. J’étais en colère. Pourraient-ils encore longtemps ignorer un éléphant ivre de fureur ?

Je devins plus hargneux que jamais envers les véhicules. Et moi qui évitais jusqu’alors la foule et les lieux trop fréquentés pour laisser un passage à ma taille, j’errais à présent hagard dans les piétonniers du centre-ville, provoquant des bousculades au premier jour des soldes, à la sortie des bureaux ou des écoles. Et l’horreur inéluctable, ce que je n’avais pas prémédité, l’acte de défi que je ruminais, le méfait anti-humain le plus abject qui soit, advint. J’écrasai une petite fille.

Ne croyez pas que je l’avais cherché. Certes, je voulais provoquer un incident, réveiller les consciences humaines, les obliger à arrêter leur course aveugle un instant. Mais pas au détriment de la vie d’une enfant. Bien que je me sois vite rendu compte qu’ils perdaient rapidement leurs illusions et cessaient de faire attention à moi de plus en plus jeunes, les rejetons humains entretenaient parfois encore l’espoir chez moi d’un rapprochement entre nos deux espèces. Quand il n’a pas encore à courir, à mentir, à travailler, l’être humain est capable d’un regard neuf, profond et généreux. Alors, nous pourrions nous entendre. Il me faudrait être patient car cette petite fille de sept ans ne m’avait pas vu venir. Egarée parmi la foule, ayant échappé à l’attention protectrice de ses parents, elle errait sans raison et sans défense et n’eut pas l’instinct de s’écarter lorsque je déboulai dans ma rage à bousculer ses semblables. Son corps gisait désarticulé sous mes pieds. Je restai, longtemps, hébété, sans bouger. Les rues de la ville se vidèrent aussi sûrement que les veines de ma victime sans que personne ne remarque le petit cadavre et son imposant assassin. Aucun parent ne passa, cherchant ou appelant son enfant.

Je compris qu’il était trop tard pour elle. La seule chose que je pouvais encore lui éviter était l’incinération anonyme. Je l’emportai alors à bout de trompe et lui creusai de mes défenses une sépulture digne de son innocence au milieu du plus beau parc de la ville. Je rebouchai le trou, la veillai toute la nuit et revint au matin sur le lieu de mon crime pour affronter le monstre urbain et sa force d’indifférence. La vie citadine avait repris son cours. Seules quelques affichettes à l’effigie de ma petite victime fleurirent dans les vitrines, quelques sirènes de véhicules de polices passèrent, affolées et affolantes. Puis le silence pesant du brouhaha urbain effaça tout écho de la voix de l’enfant et de mes cris d’éléphant.

L’hiver passa, rude. Il y eut une recrudescence d’accidents routiers meurtriers, quelques décès anodins d’indigents, des disparitions et trois autres tombes dans le parc du centre-ville. A ce jour, je suis toujours le seul à m’y recueillir.

Alors, aujourd’hui, si je ris, vous me trouverez à juste titre cynique. Mais ce projet utopique qu’on ces citadins d’accueillir un éléphant dans leur ville me fait frissonner de plaisir. J’ai hâte de voir arriver mon congénère, de lui offrir les clés de la cité. Qui sait ? A nous deux, nous parviendrons peut-être à bousculer les habitudes urbaines, à changer le visage de la vie en ville. S’il pouvait, pour sa part, ne pas passer inaperçu, nous ne ferions plus de victimes collatérales en vain. Je ris et je rêve, pour les habitants de cette ville, que nous écrasions ensemble quelques-unes unes de leurs certitudes.

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