Solution finale

J’ai toujours été irrésistiblement attiré par ce fleuve. Pourtant je n’ai jamais aimé l’eau et je ne sais pas nager. Alors, j’errais des heures le long de ses quais, fixant les milles reflets de la lumière à la surface des flots. Cela me fascinait. J’osais à peine imaginer le même spectacle sous des cieux méditerranéens. Cela devait être envoûtant. La mer. Ce fleuve pouvait m’y emmener, il me suffisait de me laisser porter par le courant. Me laisser couler…

Ivre de vin amer et de mauvais rêves, je me suis assis sous un pont, j’ai déposé la bouteille vide à côté de moi, les jambes ballantes, trop courtes pour toucher la surface de l’eau. Mais mes pieds balançaient doucement et leur image renvoyée par ce grand miroir argenté me donnait l’impression qu’une partie de moi-même marchait sous le fleuve. Voyage improbable et essentiel.

J’étais loin dans mon périple immobile lorsque je vis le premier homme se pencher vers moi, l’éclat meurtrier de sa matraque se reflétant à la surface des eaux sans tain, sa silhouette se découpant… Mon corps se plia vivement en deux, à l’instant exact où son bras haineux se proposait de percuter mon crâne qu’il croyait compatissant. Et quand il bascula vers l’avant, je vis dans le miroir du fleuve les yeux du lâche qui n’imaginait pas être vaincu. Mon pied s’écrasa violemment contre son visage pâle. Et les eaux noires engloutirent goulûment l’affreux rasé.

J’avais repris ma quête solitaire et contemplative lorsque le deuxième homme se présenta comme son prédécesseur le bras armé de mauvaises intentions à mon égard. Un écart de ma part, un coup de ma bouteille vide en pleine poire et j’offris mon deuxième affreux tatoué au fleuve affamé.

Celui-ci n’avait pas encore fini de souiller le reflet de mes pensées qu’un troisième homme vint à moi, tout aussi aveugle aux lumières du fleuve. C’est ainsi qu’il ne tarda pas à trouver une fin digne de lui dans un plongeon des plus laids, un tesson de bouteille dans les yeux.

Enfin, lorsque que je pus apercevoir dans les profondeurs des eaux troublées, comme trois tombes englouties, l’alignement des croix gammées, je me dis que j’avais peut-être été bien inspiré d’amarrer mes cheveux crépus et mon crâne basané à ce quai de la Seine, en ce premier jour de mai. Si je continuais à exceller dans mon rôle d’hameçon, j’avais peut-être trouvé la solution pour débarrasser le monde de la nauséeuse odeur de poisson pourri qui émanait de l’affreux défilé.

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