Pachyderme Péril

jungle-urbaine-720pxLe premier à entrer en ville fut un éléphant, signalé sur la principale voie d’accès au centre, un vendredi en fin d’après-midi, à l’heure de pointe. Il était sorti d’un bois de la périphérie et avançait d’un pas paisible au milieu de la chaussée. Les embarras de circulation furent à la hauteur de l’évènement, route barrée, trafic détourné. Mais le premier barrage dressé par les forces de l’ordre ne put arrêter le pachyderme. La police municipale, guère préparée à ce genre de situation, ne disposait pas des moyens matériels suffisants pour stopper un animal aussi imposant. Quand une brigade d’intervention spécialisée arriva enfin, l’éléphant broutait l’herbe d’un parc du centre-ville. Les spécialistes l’anesthésièrent sans heurt d’une cartouche soporifique. Cependant, personne ne déplaça l’animal qui passa une nuit paisible dans ce parc. Aucun zoo, aucun cirque n’avait signalé la disparition d’un éléphant. Plus inquiétant et jamais vu de mémoire de spécialiste, la brigade animalière fut requise cette nuit-là pour maîtriser un troupeau de gazelles qui remontaient le long des quais du fleuve.

Les gazelles étaient entrées en ville plus discrètement que l’éléphant, remontant le cours de l’eau sans entraver la circulation automobile. Pourtant leur capture s’avéra plus difficile. Trop nombreuses pour être anesthésiées, trop peureuses pour se laisser approcher. Les autorités, soucieuses de contrôler le troupeau, décidèrent de les rabattre comme du gibier vers le parc du centre-ville où gisait l’éléphant et qui fut en hâte clôturé pour empêcher les animaux de vaquer à leurs déambulations urbaines et inopportunes. L’opération fut longue et fastidieuse car il fallut toute la nuit, à la stupeur des habitants, bloquer le centre-ville pour pousser le troupeau de gazelles effrayées du fleuve au parc clôturé, dans un mélange de cohue et d’improvisation.

Le lendemain matin, une foule conséquente s’agglutinait incrédule aux abords du parc pour apercevoir les animaux sauvages. Si, jusque là, la situation était restée plus ou moins sous contrôle, la panique gagna la ville tôt ce matin-là. Cinq rhinocéros firent leur apparition sur les grands boulevards où ils chargèrent plusieurs véhicules, éventrant les carrosseries, laissant des blessés derrière eux et semant l’effroi parmi la foule qui se dispersa, abandonnant les grandes artères aux rhinocéros agressifs. Les habitants se calfeutraient, fuyaient sans ordre aucun car la confusion avait gagné en intensité depuis qu’une bande de singes avait fait irruption dans le centre commercial de la cité. Des babouins, des chimpanzés par dizaines se bousculaient dans les allées, se lançaient diverses marchandises et dévoraient fruits et légumes des rayons frais. Les primates restèrent, dans un premier temps, indifférents aux humains qui les observaient, nombreux et bruyants autour d’eux, hormis quelques curieux qui tentèrent d’approcher leurs lointains cousins et quelques vigiles qui voulurent les chasser en vain. C’est l’arrivée de quelques beaux spécimens de gorilles qui provoqua la ruée humaine vers les sorties et le décès du premier citadin. Malheureux accident, un client périt sous les débris d’un rayon involontairement renversé par un imposant hominoïde.

A cette heure encore matinale, les autorités diffusèrent des appels au calme et donnèrent consigne à la population de rester enfermée chez elle. Personne n’envisageait encore sérieusement l’option d’une évacuation car un afflux de véhicules aurait gêné les forces de l’ordre qui tentaient de reprendre le contrôle des rues et de chasser les animaux qui se les étaient appropriées. Ainsi, les rares habitants qui décidèrent quand même de quitter la ville s’en retrouvèrent empêchés tantôt par des barrages de police, tantôt par des troupeaux de zèbres, de buffles et d’impalas qui cavalaient sur les boulevards périphériques et un groupe d’éléphants qui remontaient la voie rapide par laquelle était arrivé, la veille, le premier d’entre eux. Le pachyderme du parc, s’étant quant à lui relevé de son sommeil forcé, avait sans effort démoli les barrières de fortune censées transformer sa pelouse en enclos. Le troupeau de gazelles en profita pour s’égayer et reprendre sa migration urbaine à la recherche d’herbe et d’eau.

Les services de secours venaient à peine de rendre public le décès d’un client du centre commercial lorsque tomba la deuxième victime. Un policier qui tentait de dégager un automobiliste bloqué dans sa voiture fut piétiné par les derniers rhinocéros qui avaient échappé aux cartouches soporifiques de ses collègues animaliers. En haut lieu, plus personne ne savait comment gérer par les moyens habituels une telle dégradation de la situation et l’ordre fut donné d’abattre tous les animaux sauvages sans distinction. Certains agents s’en donnèrent à cœur joie, heureux de pouvoir faire un carton inattendu et venger un collègue, ouvrir le feu sur un chimpanzé et chasser le buffle. D’autres hésitèrent, était-il nécessaire d’abattre les girafes et les flamands roses qui s’étaient installés pacifiquement aux abords de la piscine municipale en plein air ? Comment tuer un éléphant avec son ordinaire arme de service ? Ne fallait-il pas envoyer l’armée en renfort pour se sortir de ce mauvais pas ? Cependant de nombreux animaux morts jonchaient déjà le sol et leurs cadavres attirèrent aussitôt de nouveaux visiteurs : des hordes de chacals se ruèrent sur les carcasses et se les disputèrent pour les dépecer. Des vautours se mirent à tournoyer de plus en plus nombreux au-dessus de la ville.

A midi, alors que la population retranchée à l’intérieur des habitations suivait à la télévision l’évolution chaotique de la situation, la balance des morts bascula en défaveur des hommes. Si les journalistes avaient pu rendre compte de la traque des policiers abattant le troupeau de gazelles sans défense, d’autres avaient signalé des gorilles et des babouins énervés qui s’étaient introduits dans des immeubles agressant leurs occupants et provoquant plusieurs décès, en particulier dans une résidence pour personnes âgées.

Rassembler les habitants les plus exposés dans des abris, barricader l’accès aux habitations et laisser la rue aux forces de l’ordre qui devaient ratisser la ville pour la débarrasser de ses encombrants visiteurs, telles étaient les grandes lignes de la stratégie humaine face à la menace animale. La réponse de la raison à la nature. Mais les cerveaux réunis des grands stratèges de l’administration des hommes n’avaient pu prévoir le pire. Il est un règne animal bien plus nombreux que l’espèce humaine, bien plus effrayant et dangereux. Lorsque des cohortes d’insectes apparurent dans chaque recoin de chaque immeuble de la ville, l’intelligence humaine ne fut plus d’aucun secours aux citadins. Des essaims de moustiques menaçants et de grosses mouches vertes empêchaient quiconque de respirer dans de nombreuses habitations. Des termites vinrent à bout de certaines boiseries en si peu de temps que plusieurs toitures s’effondrèrent avant que les occupants des habitations ainsi éventrées aient pu se mettre à l’abri. Des colonnes de fourmis rouges se répandirent dans les cuisines de la ville dévorant indistinctement nourriture inerte et proie vivante malencontreusement restée sur leur passage. Enfin, les araignées pourtant plus rares provoquèrent les dégâts les plus ravageurs, plusieurs décès dus à des crises cardiaques pour les impressionnables mais également les plus chanceux car de nombreuses victimes succombèrent de leurs morsures après plusieurs heures d’agonie et de souffrance, faute d’accès aux soins, plus aucun médecin n’officiait dans l’hôpital principal de la ville envahi par les blattes. L’arachnophobie fut un facteur psychologique déterminant : tous les habitants, dans la même peur panique collective, se précipitèrent dans les rues, entraînant un chaos indescriptible. Cette marée humaine fuyant à pieds empêchait les services d’ordre de contrôler la situation. En certains lieux particulièrement exposés de la cité, des rhinocéros ou des buffles chargeaient la foule. Les humains qui en dernier recours avaient placé leur espoir de fuir dans leur automobile comme dernier rempart à la sauvagerie durent renoncer en découvrant des reptiles dans leurs véhicules. Quelques conducteurs firent des embardées provoquant accidents, carambolages et paralysant toute circulation motorisée. Plus aucun véhicule de secours ne put donc circuler. Quelques policiers tiraient encore sur les bêtes puis renoncèrent quand le risque qu’une balle perdue n’atteigne la foule ne devint que trop évident. Plus aucune consigne ne leur parvenait et tous abandonnèrent leur poste dans un grand sauve-qui-peut général. C’est à ce moment que les grands fauves arrivèrent en ville, tous les habitants errant sans défense dans les rues comme autant de proies faciles. Personne ne put empêcher le festin des léopards, panthères et lions.

Au crépuscule, la civilisation avait perdu le contrôle de la cité. La nuit tomba et dans l’obscurité grandissante, les humains affolés découvrirent que la ville était sans électricité. Peu importait de savoir qui était responsables, des animaux qui avaient provoqué des courts-circuits ou des employés de la compagnie d’électricité qui avaient déserté leurs postes. Dans le noir, sans éclairage, dans le silence des appareils éteints, les humains se trouvaient sans défense, sans ressource, à la merci de la nature et effrayés par les cris dans la nuit des animaux sauvages.

Personne ne sut comment se mettre à l’abri. Les animaux, des fauves aux insectes, étaient partout. Les humains étaient devenus des proies, des bêtes en fuite, traquées, des êtres sans instinct ni logique qui se jetaient des étages des immeubles, qui se noyaient dans les étangs municipaux ou qui sautaient des ponts au bonheur des crocos. Certains parvinrent à fuir, en rampant, en courant à quatre pattes et en trouvant par hasard des trous pour échapper aux prédateurs nocturnes. Ceux qui survécurent avaient quitté la ville et trouvé à la campagne des coins de nature moins hostiles.

Au matin, la ville ne tremblait plus d’aucune activité humaine. Les animaux sauvages avaient pris possession des lieux, chacun s’installant dans le cadre le plus approprié. Le parc central devint le paradis des éléphants. Partout brousse, savane et plantes tropicales s’épanouirent et recouvrirent les décombres de la cité. Les pachydermes pouvaient enfin paître en paix.

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