L’ère des chats

Chats1

Certains ont prétendu que tout avait commencé le 12 juillet 2016 lorsque le gouvernement régional, par la voix de son ministre de l’environnement, décréta que la stérilisation des chats était rendue obligatoire. Leur taux de natalité était en augmentation, au contraire des chiffres pour les humains. Pourtant, d’autres ont longtemps soutenu que les causes du phénomène avaient des racines plus profondes. Depuis des années déjà, la Société royale protectrice des animaux recueillait des milliers de chats dans leurs refuges et devait euthanasier d’autres milliers de chatons. Un massacre qui ne disait pas son nom, sous couvert de bonne gestion sanitaire. Hélas, à l’époque, les moyens alloués à ce genre d’associations au rôle ingrat, comme à tous les services publics, étaient très loin d’être suffisants. L’état fut incapable de contrôler et de faire appliquer l’obligation de stérilisation, malgré la pression incessante du lobby vétérinaire. Les fonctionnaires compétents étaient tout simplement aux abonnés absents, en sous effectif, dépassés par l’ampleur de l’affaire. La crise financière que l’on sait ravagea ce secteur de l’administration, comme d’autres pans entiers de la société. Ainsi, lorsque la Société royale protectrice des animaux fit faillite et fut dissoute, le 19 octobre 2016, la population de chats du royaume échappa à tout contrôle. L’hiver 2016-2017 vit les premières bandes de chats errants apparaitre dans les grands centres urbains. La relative clémence de la météo et la morosité sociale ambiante contribuèrent à minimiser l’ampleur de la situation dans l’opinion publique. Qui à l’époque se préoccupait de ceux qui étaient encore considérés comme de paisibles animaux domestiques ?

Au printemps, par contre, le nombre des chats explosa. Partout, à la campagne comme au cœur des villes, naissaient d’innombrables portées de chatons. Dans les cours des fermes, sur les parkings des grandes surfaces ou les toits des immeubles, dans les jardins ou les parcs publics, de jeunes félins grandissaient, jouaient et apprenaient à chasser en liberté. Jamais ils ne furent directement agressifs envers les humains mais indifférents et indépendants, à la grande déception des amis des animaux qui se réjouissaient de cette soudaine abondance de boules de poils d’apparence si douce et si calme. Hélas, la question de leur approvisionnement fut vite le point d’achoppement entre populations félines et humaines.

Les matous furent bientôt des fléaux qui déchiraient les poubelles, volaient dans les maisons et décimèrent petits rongeurs et oiseaux. Quand l’été arriva, les oiseaux avaient appris à fuir les lieux hantés par les chats. En ville, plus aucun chant ne résonnait au matin, au désespoir de citadins qui étaient réveillés la nuit par les miaulements incessants des félins en maraude. Il n’était pas rare de marcher en rue sur les restes des ossements desséchés d’un rongeur, sous les yeux perçants de chats se léchant les babines. Les rumeurs enflèrent de félins audacieux osant s’emparer du casse-croûte des passants, du jambon dans le sandwich des enfants, de matous malins parvenant à ouvrir les frigos et les celliers des restaurants pour en dévaliser tous les aliments. Les humains commencèrent à regarder les animaux envahissants d’un autre œil, à se méfier pour manger, fermer portes et fenêtres ou installer des cadenas aux placards des cuisines.

Un sordide fait divers mit le feu aux poudres. Une vieille dame isolée fut retrouvée morte de faim, ses maigres provisions consciencieusement vidées. Tout accusait les chats du voisinage. Les politiques et les médias ne s’en privèrent pas. Le pourcentage de pauvres dépassait tous les plafonds connus d’une société civilisée digne de ce nom et ces indigents, laissés à leur sort, se retrouvèrent vite en concurrence avec les chats conquérants pour l’accès à la nourriture. Le gouvernement fédéral paya grassement une société privée de gardiennage pour installer des pièges et protéger certaines zones sensibles. Sans résultat, la reconnaissance faciale via vidéo surveillance n’étant pas au point avec les félins.

Le tournant de la crise eut lieu avec la fermeture des services publics d’ébouage. L’état n’avait plus les moyens d’assurer le ramassage collectif des déchets qui fut confié à des entreprises privées. Celles-ci n’assurèrent leurs services qu’à ceux qui pouvaient payer. Dans tous les quartiers, le longs des grandes routes ou dans les petits villages éloignés, des décharges sauvages s’accumulèrent. Ce qui, sans tarder, attira les rats comme les chats. C’est ainsi que la Grande Bataille Rangée débuta. Des semaines durant, les plus gros des rongeurs affrontèrent les félins pour le contrôle de ces tas d’ordure. Les cris des combats étaient effrayants, terrorisaient les enfants. Personne n’aurait pu s’y opposer. Certainement pas la police, de plus en plus en sous effectif, ni l’armée qui commençait à être réquisitionnée pour mater les révoltes sociales des anciens bassins ouvriers et les émeutes de la faim dans les centres-villes de moins en moins approvisionnés.

L’été 2017 connut une alternance de périodes de canicule et de fortes inondations. Les montagnes de déchets macérèrent sous le soleil implacable, rendant l’air des villes putride, avant d’être emportés par des coulées de boue et se répandre dans les rues, les caves et les rez-de-chaussée des habitations inondées. Les conditions d’hygiène étaient déplorables et les maladies proliférèrent d’autant plus facilement qu’une grande partie de la population n’avait plus les moyens de payer un médecin depuis les mesures d’austérité drastique dans les budgets de la sécurité sociale qui ne remboursait plus les frais des soins de santé qu’à ceux qui cotisaient aux assurances complémentaires privées.

Heureusement, le retour de l’hiver, bien qu’étonnement clément, permit une trêve. Les températures, anormalement douces pour la saison, avaient néanmoins légèrement baissé et eurent pour effets que les monticules d’ordures diminuent et puent moins. L’odeur redevint supportable. Les rues étaient calmes, la plupart des gens restant emmurés chez eux, à regarder des jeux à la télé. La grogne sociale était momentanément matée. Les rats, ayant perdu des effectifs et du terrain, laissaient le champ libre aux chats. Les combats perdirent en intensité et les derniers cadavres de rongeurs furent avalés. Dès lors, la nourriture vint à manquer. Il y avait moins de restes comestibles dans les poubelles, moins de reliefs de repas à se disputer. Mais ce ne fut qu’un répit de courte durée, tant qu’il n’y eut pas de naissance de chatons, jusqu’au printemps.

Avec l’arrivée des beaux jours et d’un nombre jamais égalé de portées félines, 2018 fut considéré comme l’an 1 de l’ère des chats. La grande crise de l’immobilier, qui contraignit des millions de ménages endettés à abandonner leur logement qu’ils ne pouvaient plus payer, avait laissé d’immenses quartiers de ville et des banlieues rurales inhabités. Les félins y régnaient en maîtres, plus aucun humain ne s’y serait risqué. Ce n’est pas que les chats représentaient un danger mais ils étaient hostiles et bien plus nombreux, occupant les carrefours, les entrées des immeubles, tout ce qui pouvait être un refuge ou un lieu de rassemblement. Les humains, la plupart du temps obligés de se déplacer à pied depuis la longue pénurie pétrolière et la fermeture des transports en commun, hésitaient à traverser les territoires des chats. Même les chiens les craignaient car les plus petits d’entre eux étaient les proies de hordes de félins affamés.

C’est ainsi que, peu à peu, les chats contrôlèrent toutes les principales sources de nourriture qui les intéressaient. Leur organisation s’affina jusqu’à développer des stratégies pour alimenter leurs habitats en ville. Les rivières et les piscicultures tombèrent les premières sous leur coupe. Les voies d’eau leur permettant d’acheminer les poissons morts en suffisance vers les régions urbaines. Ensuite, à la campagne, toutes les fermes possédant encore des animaux succombèrent à l’intelligence féline. Les chats du cru, dédaignant leurs anciens maîtres, ouvrirent les portes à leurs congénères. Les grands chiens, soumis par le nombre et la ruse, se mirent à leur service et devinrent leur force de frappe. Les chats omniprésents veillaient à ce que les humains, sous la menace canine, élèvent au mieux poulets, porcs et bœufs, jusqu’à ce qu’ils soient découpés en cuisse, en jambon, transformés en boulettes, en saucisses et distribués chez tous les félidés de la région. Alors, ils se servaient les premiers et se réservaient les meilleurs morceaux, avant de nourrir leurs chiens.

Étrangement, alors que nous, les survivants humains, étions démunis et de moins en moins nombreux, les chats eurent à notre égard un geste magnanime. Après chacun de leurs festins, ils se retiraient, nous laissant des gamelles de pâtées, des bouillies de déchets ou leurs restes séchés, sorte de petites croquettes dans des bols abandonnés en aumône, maigre pitance, pour nous pauvres humains domestiqués, tandis qu’ils s’éloignaient silencieux, narquois et magnifiques.

Enregistrer

Publicités