Le dernier match

Foot3Depuis plusieurs années déjà, seuls les plus forts s’affrontaient encore en compétition. La bataille faisait rage sur les terrains. Cette saison-là, tous voulaient à tel point gagner que plus aucun ne perdit. Ce fut donc une saison sans perdant, ni gagnant, une saison inutile, l’ultime saison des matchs nuls.

A l’issue de la première journée de championnat, pas un commentateur ne releva le fait que tous les matchs se soient soldé par un résultat nul. Après la deuxième journée, plusieurs journalistes se plurent à y voir un amusant hasard, juste bon à titiller leur imagination pour les gros titres : « Les nuls gagnent », « Tous des nuls ? », « Nul intégral ! » Les entraineurs se bornèrent à souligner que leur équipe restait invaincue. Personne n’avait osé imaginer que la situation put perdurer au terme de la troisième journée. Pourtant, les chiffres parlaient d’eux-mêmes. C’étaient eux qui faisaient l’actualité. Ils étaient les athlètes des statistiques. Record établi. Les spécialistes étaient formels : jamais auparavant on n’avait connu pareille situation. Toutes les équipes étaient à égalité de points, de buts marqués et, implacable logique mathématique, de buts encaissés. Trois journées pour en arriver là, trois journées incapables de les départager, trois journées pour rien.

A l’entame de la quatrième journée, fédération nationale et police judiciaire avaient mis sur pieds une surveillance discrète des agences de paris sportifs qu’elles soupçonnaient d’avoir truqué les matchs pour obtenir des résultats étonnants mais qui auraient pu leur être favorables. En effet, il s’avérait que le résultat le mieux côté était soudain devenu le nul généralisé. Les parieurs fous en rêvaient. Mais l’hypothèse des autorités s’avéra infondée et ils durent se rendre à l’évidence : les agences de paris, pas plus que quiconque ne contrôlaient la situation. Il avait suffit que le public se prenne au jeu et parie en nombre pour un festival de match nuls. Ainsi, lorsque l’improbable se produisit, les agences de paris furent tout à la fois disculpées et ruinées par cette quatrième journée consécutive de scores nuls.

Joueurs et entraineurs se montrèrent tétanisés par l’ampleur du phénomène qu’ils avaient eux-mêmes contribué à créer. Ils continuaient en chœur à clamer leur rage de l’emporter. Mais, conscients que pour qu’il y ait des vainqueurs, il fallait des perdants, certains reconnurent du bout des lèvres qu’ils se satisferaient encore volontiers de résultats nuls pour éviter le déshonneur d’être les premiers à s’incliner. Dans leur orgueil collectif à être les meilleurs, ils livrèrent leur plus mauvais football. La cinquième journée de championnat vit des joueurs frileux, hésitant à se porter en attaque, les yeux rivés au marquoir, des entraineurs nerveux qui remplacèrent leurs attaquants sans verve par des pléiades de défenseurs. Les commentateurs égrainaient des listes de records passés, le meilleur des statistiques pour tenter de faire oublier aux spectateurs que les professionnels qui s’humiliaient ainsi devant eux n’avaient pas toujours été ces artistes du nul. Au bout du compte, les marquoirs de tous les stades restèrent vierges. Et dans les quotidiens sportifs, la liste des résultats affichaient une colonne surréaliste de zéro-zéro, une œuvre minimaliste, un encéphalogramme plat.

FootLa tension était palpable dans tous les médias, dans tous les foyers, dans tous les stades, au coup d’envoi de la sixième journée. Les entraineurs avaient publiquement remonté les bretelles de leurs joueurs. La fédération nationale avait exhorté l’ensemble des joueurs à un sursaut, à user de tous les moyens pour sauver leur sport roi, à se dépasser pour retrouver le chemin des filets et l’ivresse de la victoire. Des primes jamais égalées avaient été annoncées pour ceux qui débloqueraient les marquoirs, remettraient les pendules à l’heure et plus les compteurs à zéro. Tout fut donc permis, les arbitres sifflèrent des penalties imaginaires et fermèrent les yeux sur l’avalanche de coups de coude et crocs-en-jambes qui renvoyèrent plus d’un blessé au vestiaire. Certains comiques crurent bon de marquer des auto-goals pour déflorer le score. Hélas, à un penalty litigieux répondait tantôt une main bien placée, tantôt une gaffe d’un gardien déboussolé. Des bagarres éclatèrent entre joueurs, parfois de la même équipe. Partout les quolibets et les canettes de bière volaient depuis les tribunes vers les terrains. Puis vinrent les envahissements de pelouse. Et d’un bout à l’autre du pays, les arbitres, les uns après les autres, pour d’évidentes raisons de sécurité, durent interrompre les parties qui se soldèrent toutes par des scores de forfait. Des forfaits nuls car aucun officiel ne se risqua à désigner une équipe coupable, une équipe responsable du grabuge, une équipe à l’initiative du fiasco. Forfait zéro-zéro.

Alors, pour apaiser les esprits et en vue de sauver la septième journée, la fédération et tous les dirigeants de clubs réunis, avec l’accord du gouvernement et des autorités internationales, prirent la décision de changer les règles. Désormais, toutes les rencontres nulles se clôtureraient, comme des matchs de coupe, par une séance de tir au buts. Le nul était désormais banni, remplacés par la loi implacable des penalties. La pression était sur les gardiens. Les entrainements se transformèrent en interminables ballets de tirs cadrés, à gauche, à droite, au ras du poteau, dans la lucarne. Pas un pied ne devait trembler.

Le match d’ouverture de la septième journée devait tester la formule et marquer les esprits, les deux équipes étant évidemment à égalité de points avant la rencontre. A la fin de la soirée, une des deux devait prendre la tête du championnat. Devant cet enjeu de taille qui rassemblait tout le pays derrière ses écrans, les joueurs terminèrent logiquement les nonante minutes réglementaires sans être parvenus à se départager. La séance de tirs au but pouvait commencer. Elle parut vite interminable : à chaque penalty réussi succédait un tir adverse du même acabit, à chaque balle arrêtée par un gardien, succédait un raté qui réduisait l’avance acquise à rien.

Vint le moment ultime, le dernier joueur de la première équipe venant de rater son tir, si le dernier joueur de la deuxième équipe parvenait à marquer, il mettrait fin à tout ce cirque. Dans les buts, Stefano Pacca s’était montré jusqu’alors impérial. Face à lui, Severus Radic était un attaquant redoutable. Les deux hommes se connaissaient bien. Ils avaient fait leurs classes ensemble, partagé leurs premières frappes de balles. Et quand leurs carrières respectives les avaient amenés à évoluer dans des clubs différents, ils avaient vécu le bonheur d’être sélectionnés ensemble en équipe nationale, où leur jeunesse et leur fougue avaient fait fureur, où ils étaient les chouchous du public et du coach, où ils partageaient la même chambre lors des déplacements à l’étranger. Stéphano était tendu. Lui, d’ordinaire si tranquille, se balançait bêtement d’une jambe sur l’autre. Severus transpirait, observait longuement le gardien dans sa cage, hésitait à placer son ballon, prenait de l’élan puis se ravisait. Au coup de sifflet insistant de l’arbitre, le corps de Séverus Radic se détendit. Tous ses muscles en mouvement, il entama une longue course éperdue. Sans jamais toucher le ballon, il se précipita vers Stefano Pacca qui bondit, se jeta à sa rencontre et l’accueillit dans ses bras. Leur deux corps enlacés dans le silence du stade comble, les deux hommes s’abandonnèrent pour la première fois en public à l’amour intense qui les emportait, leurs mains vigoureuses, leurs cuisses nues, leurs poitrines d’athlètes, leurs bouches généreuses passionnément et vigoureusement unies, dans des prolongations hors du temps réglementaire. C’est ainsi qu’ils firent de ce qui resta dans les mémoires comme le dernier match de foot une déclaration d’amour. Après eux, il n’y eut plus jamais de match, plus de tirs au but, plus de résultat nul. Plus personne n’eut envie de gagner. Plus rien à perdre. Il y avait tant d’autres passions à embrasser.

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