Du futur faisons fable rase

GreveFemmesFNHerstal1966Je suis né le 13 décembre 2011 à Liège, Belgique, au cœur de la vieille Europe agonisante. Je suis né le 13.12.11, ce qui aurait pu n’être qu’une suite anecdotique de chiffres, si un homme n’avait choisi cette date pour ouvrir le feu sur la foule, place Saint Lambert, au centre de ma ville. Je suis né ce mardi matin, quelques heures avant le drame. Ma grand-mère Jeanne, avait pris son après-midi de congé et le bus depuis Herstal pour venir me rencontrer, me rejoindre à la maternité, hôpital de la Citadelle, sur la colline qui domine la ville. Ma grand-mère n’a jamais pu prendre son bus en correspondance qui devait l’attendre sur la place la plus peuplée et la plus grande de Liège. Ma grand-mère, fort heureusement, s’est retrouvée bloquée lorsque le trafic fut interrompu. Place Saint Lambert, des centaines de passants, de jeunes étudiants étaient pris au piège. En quelques minutes, la vie a reflué. Ma grand-mère a vécu plusieurs heures d’attente angoissée avant de pouvoir me rejoindre. Tout à mes premières heures d’existence, je n’eus conscience ni de la gravité de ce qui venait de se passer, ni du retard avec lequel ma grand-mère Jeanne vint faire ma connaissance.

Sans doute, ai-je ressenti l’effervescence du personnel hospitalier. Sept décès et 123 blessés mais tellement plus de monde pour porter secours, se rendre utile ou prodiguer des soins. Le stress de mes parents n’a pas dû m’échapper, déchirés entre la joie de m’accueillir et la crainte de recevoir de mauvaises nouvelles de Jeanne. Je n’en ai aucun souvenir. S’il venait de se dérouler un évènement précis qui allait transformer le reste de ma vie, je ne l’appris que des années plus tard. Jeanne en eut conscience, elle, dès le lendemain de la fusillade : l’arme qui avait marqué le jour de ma naissance sortait de la chaîne de montage où elle travaillait à la Fabrique de Herstal.

Jeanne refusa de réintégrer sa pose, de reprendre le boulot. Elles étaient plusieurs à être déjà grand-mères dans son équipe. Elles fabriquaient des fusils-mitrailleurs, chacune y apportant sa pièce, des armes de guerre qui partaient à l’autre bout de la terre, qui équipaient parfois des soldats de la paix. Elles étaient quelques-unes à avoir des enfants qui fréquentaient les écoles du centre-ville où on dénombrait des victimes. Qu’il existe des trafics d’armes illicites, des filières qui écoulaient dans le civil d’anciennes armes de guerre usagées, aucune n’y avait jamais sérieusement songé. Ce jour-là elles comprirent que l’instrument du massacre, l’arme du drame, était né dans leurs mains, avait fait du chemin dans un monde cynique loin de leur quotidien, avant de trouver à se recycler à deux pas de chez elle pour menacer leurs enfants, leurs amis, leurs voisins.

Leur indignation prit de l’ampleur, devint mouvement collectif. Tous leurs collègues se croisèrent les bras pour réclamer avec elles que les pouvoirs publics, propriétaires de l’usine, entament la reconversion de la Fabrique d’Armes. La population les soutenait. Les responsables politiques étaient mal pris. Entre émotion et conscience, comment justifier un statu quo ? Personne n’avait jamais envisagé la reconversion de cette entreprise florissante. Il fallait une solution juste et créative.

Autant d’années après les faits, je peux à présent affirmer que mon père était fier de l’engagement de sa mère. À l’époque où je suis né, il était sans emploi. Plusieurs jours durant, il a sillonné le centre-ville sur son vélo électrique pour tenter de comprendre les événements. Il est allé s’asseoir à l’arrêt de bus ou un bébé de 17 mois est mort dans les bras de ses parents, où des éclats de verre brisé s’incrustaient toujours entre les pavés, l’arrêt de bus où sa mère aurait dû s’asseoir pour prendre la correspondance vers la Citadelle. Il s’y était assis en compagnie de deux dames qui devaient avoir l’âge de Jeanne, deux dames qui continuaient à attendre le bus là comme tous les jours, deux dames qui critiquaient la lenteur du gouvernement à entendre les revendications de ces femmes de leur génération qui refusaient d’encore fabriquer des armes avant d’aller prendre le bus qui, si tout allait bien, les ramènerait en sécurité chez elles.

Mon père a posé des questions aux passants, les a écoutés. Mon père est allé faire la file avec une foule d’anonymes pour signer les registres de condoléances de la ville.

– Dites, Monsieur : « nous vivons », c’est avec un s ou un t ? Parce que je veux écrire : « Dans quel monde vivons-nous ? ». Il faudra bien qu’on se pose la question si on veut un avenir meilleur pour nos enfants.

Partout les Liégeois se parlaient, soutenaient les grévistes et commençaient à rêver des changements pour leur ville. Mon père, jeune ingénieur, se mit à en parler à des amis et ils tentèrent de réfléchir en commun à des alternatives aux chaînes de fabrication d’armes. Au bout de plusieurs mois d’intenses débats et réflexions publiques, ils furent rejoints par des chercheurs de l’université, les syndicats, le milieu associatif et avec les travailleuses en grève, ils fondèrent la coopérative qui proposa et permis la reconversion de la Fabrique Nationale en fabrique de moteurs électriques qui équipa bientôt des centaines de vélos, de mobylettes, puis les trams de la ville, de la région jusqu’à ce que leur réputation devienne celle qu’on leur connaît aujourd’hui en Europe. Plusieurs années après le décès de ma grand-mère, je peux toujours affirmer qu’elle était fière de la réussite de son fils.

Malheureusement, ma mère ne partageait pas leur enthousiasme. Elle avait refusé de prendre les transports en commun pour me ramener, nourrisson d’à peine cinq jours, à la maison. Elle vivait dans l’angoisse qu’un drame ne se reproduise, évitait la foule, les lieux publics et ne se sentait plus en sécurité en ville. Elle aurait sans aucun doute eu besoin de la présence rassurante de mon père en ces temps incertains. Mais son homme se passionnait pour le combat des femmes de la FN, pour l’avenir et la reconversion de l’usine, puis de la ville. Il sortait sans cesse pour des réunions, pour défendre ses idées. Il trouva dans la foulée un nouveau travail au sein de la coopérative, sans se rendre compte qu’il laissait sa femme sans défense, seule avec son sentiment d’insécurité et son besoin de me protéger.

Ils s’éloignèrent.

J’aurais dû grandir dans les rues d’une ville, prendre le bus pour aller à l’école, jouer au foot avec les copains, traîner dans les magasins place Saint-Lambert avant de rentrer à la maison. Le 13 du 12 2011 a tout changé. Ma mère m’a emmené à la campagne. Elle a fini par quitter mon père pour s’y installer. J’étais partagé entre deux vies et c’est en voiture que je passais la plupart de mon temps entre mes parents. J’ai vécu la campagne comme un isolement. Grand jardin et pas de copains parmi les voisins. Peu de transport en commun. Où que j’aille, j’étais dépendant de maman. Elle continuait à travailler en ville, me déposait à l’école en partant, perdait son temps et son énergie dans d’interminables embouteillages, rentrait tard, seule et épuisée. Je ne rêvais même pas des week-ends bimensuels chez mon père. Il était trop occupé et je les passais enfermé dans son appartement devant des dessins animés.

J’aurais pu m’échapper dans la nature, devenir un vrai petit villageois si maman m’avait donné l’exemple et l’envie. Mais elle ne sortait pas. Elle avait aussi peur dans notre maison isolée qu’au cœur grouillant de la ville. Ce 13 décembre m’a volé la possibilité d’une enfance insouciante. Il m’a ouvert les yeux de manière un peu précoce si j’y réfléchis. J’ai beaucoup observé mes parents. J’en avais le temps, j’étais enfant unique, la fusillade leur avait ôté l’envie de me faire une sœur ou un frère. Je suis né dans un monde d’adultes.

Ma mère était assistante sociale. Elle s’était arrachée à mon père, à sa ville mais elle n’avait pas démissionné. Elle s’accrochait au radeau de son boulot, persuadée de porter sur ses épaules une lourde et essentielle mission : empêcher toutes les personnes précarisées qu’elle côtoyait de s’écrouler dans une violence désespérée. Elle se voulait forte. Je ne voyais que ses faiblesses. Mon père était trop loin. Elle n’a jamais imaginé que je puisse craquer à sa place.

J’avais sept ans, je venais à peine d’apprendre le plaisir de découvrir soi-même une histoire. Aucun médecin n’a jamais mis de mots précis sur le mal dont je souffrais, une affection nerveuse aiguë qui me laissait pantelant sans plus aucun contrôle de mes mouvements. J’ai passé six semaines dans une chambre noire, toute sollicitation des sens m’était une agression intolérable. Ma convalescence a duré de longs mois à réapprendre à me tenir debout, à marcher, à retrouver la force de lire et de retourner à l’école. Pourtant, je n’ai qu’un souvenir solaire de cette période. Ma mystérieuse maladie avait rapproché mes parents. Ma mère ne pouvait plus assumer ses trajets quotidiens. Mon père avait démissionné pour s’occuper de moi et nous avait installé chez lui. Je ré-apprivoisais mon corps. Ils ré-apprivoisaient leurs rêves. Ils m’ont veillé souvent, se parlaient longuement.

Aujourd’hui, je fais l’hypothèse que j’ai souffert d’un syndrome post-traumatique dont mes parents se sont guéris en même temps que moi. Ils ont à nouveau vécu ensemble et nous avons emménagé dans un habitat groupé, une petite communauté. À l’époque, de nombreuses personnes commençaient à se retrouver à la rue après l’explosion des prix de l’énergie qui les laissait sur le pavé, incapables de payer leurs charges et leur loyer, dans l’impossibilité de se chauffer, d’alimenter les multiples appareils électriques qui encombraient leurs vies. Les habitats groupés, citoyens et solidaires, se développèrent en réponse à la crise du logement. Collectivement les Liégeois parvenaient à s’en sortir. Les plus âgés avaient de la place à offrir, les plus jeunes des ressources à collectiviser. Les autorités publiques s’engagèrent massivement dans la rénovation et l’isolation de grands ensembles d’habitations qui redevenaient enfin des logements décents. Mon père et ma mère y travaillèrent longtemps. Ensemble. Je n’aurai pas grandi dans ma maison familiale. Je n’en hériterai jamais. Même ma grand-mère Jeanne, octogénaire dynamique, a vécu en communauté intergénérationnelle jusqu’à la fin de sa vie. Je suis enfin devenu un membre de la grande tribu urbaine de Liège.

Nous étions des dizaines d’enfants dans mon quartier à vivre en bande, parfois les uns chez les autres, souvent dans les espaces verts partagés. Nous avions mille jeux. Nous construisions des cabanes, nous roulions à vélo. Nous jouions aux cow-boys et aux indiens, avec des arcs à flèches et des épées en bois. La plupart de nos parents nous interdisaient les fusils en jouet alors nous nous canardions en cachette, en leur absence. Mais les adultes étaient souvent dehors aussi et il arriva que ma famille me surprit en pleine partie de policiers et de voleurs. Je mitraillais mes amis de mes deux mains, tout en crachant pour imiter les rafales de balles. Maman avait crié mon nom, prête à me rappeler à l’ordre, au moment où un copain, tout à son rôle de policier, m’abattait de son doigt revolver vengeur.

– Tu vas mourir, assassin !

Je m’étais écroulé à genoux, les mains sur le cœur avec la folle envie de simuler mon agonie. Ma mère était blême.

– A moi ! Les secours, par ici !

Mon père avait enfourché son vélo électrique, s’était élancé au milieu de notre petit groupe pour me hisser derrière lui et m’entrainer dans une ronde effrénée.

– On ne va pas se laisser abattre ! Ramassez les blessés ! Suivez-moi !

Quelques enfants amusés étaient montés sur leurs vélos et la scène s’était transformée en une joyeuse course poursuite.

– Il y en a encore à sauver. Faites-les grimper !

Nous étions trois sur le porte-bagages de papa qui pédalait à toutes jambes, suivis par tous mes copains qui criaient. Nous avons fait halte devant ma mère.

– Pardon, madame. Pouvez-vous nous indiquer le chemin pour l’hôpital de la Citadelle ?

Elle riait. Mon père s’est remis à pédaler de plus belle et nous avons tous ri en chœur.

J’ai grandi dans une ville en mutation. J’ai grandi en même temps qu’un rêve prenait corps dans la réalité. J’ai grandi comme une utopie.

J’aurais pu devenir ingénieur comme mon père. Liège est devenu un pôle mondial des énergies renouvelables, de l’habitat durable. J’aurais pu travailler dans le social comme ma mère. Liège regorge d’initiatives solidaires, de structures citoyennes. Mais, vous le savez, c’est pourquoi vous m’avez invité ici aujourd’hui, je suis devenu écrivain.

Alors quand vous m’avez demandé de prendre la parole pour ouvrir les festivités des 30 ans de la reconversion de la FN Herstal, je n’ai pas voulu vous raconter d’histoire. À travers les figures de ma grand-mère, de mon père et de ma mère, je voulais aujourd’hui rendre hommage à tous les Liégeois et toutes les Liégeoises qui sont nés, qui sont morts et qui ont continué à vivre le 13 décembre 2011 parce qu’un homme, dont tout le monde a oublié le nom aujourd’hui, nous a écartelé les cœurs, nous a poussés à repenser le futur, nous a obligé à rendre la vie meilleure.

Je veux rendre hommage aux femmes de la Fabrique d’Avenir.

Publicités