Blancs becs blues

Jean-Marie transpirait dans son uniforme. En temps normal, il était un des rares membres du commissariat central à ne pas souffrir de la chaleur. Aujourd’hui, toute la ville suait sous la canicule. Jean-Marie avait la peau moite. Il s’en souciait peu. Il regardait la ville vivre au ralenti. Ce calme l’inquiétait. Jean-Marie redoutait l’effet de ces températures inhabituelles sur la quiétude des citadins. Le feu couvait. C’était son instinct qui parlait. A ses côtés, dans leur véhicule de service, son collègue Albert essuyait sans cesse la sueur qui lui coulait dans les yeux.

Jean-Marie était passé par la gendarmerie avant d’intégrer la police locale. Il avait une formation militaire. Et le sens de la discipline. Presque tous ses collègues étaient affectés à la sécurité du meeting qui devait se tenir cette après-midi dans un parc du centre-ville. Le leader historique du parti populiste devait y prononcer un discours attendu. Le parti populiste affolait les sondages. Et son chef savait enflammer les foules. Des renforts fédéraux étaient déjà déployés. Quand leur commissaire les avait affectés à une patrouille de routine, Albert avait tiqué. Il se savait écarté. Jean-Marie avait obéi sans état d’âme. Les ordres étaient les ordres. Le meeting ne pouvait pas mobiliser tous les policiers de la ville. La sécurité ordinaire devait être assurée. Jean-Marie s’y collait volontiers. C’était son métier. Et le parti populiste était le moindre de ses soucis.

Ecrasés par le soleil de midi, les grands boulevards étaient désertés. Jean-Marie et Albert patrouillaient dans les rues étroites du centre historique, aux abords de la place de l’hôtel de ville où touristes et habitants s’agglutinaient sur les terrasses ombragées. Une grosse voiture de luxe aux vitres teintées stationnait, tous feux clignotant, au milieu de la chaussée. Jean-Marie s’était rangé derrière elle. Le propriétaire ne semblait pas presser de redémarrer. Albert fulminait

– Bon sang ! Y en a qui doutent de rien. Les autres peuvent bien crever, lui, il a l’air conditionné.

Tandis qu’Albert pestait et suait, Jean-Marie avait ouvert sa portière.

– J’y vais. Il ne nous a peut-être pas vus.

– Pas la peine. Prends le micro.

Jean-Marie n’aimait pas faire de vague. Il préférait devancer les velléités d’Albert. Il frappait à la vitre du conducteur. Personne. La sueur perlait dans son cou.

– Police ! Veuillez dégager la chaussée.

La voix d’Albert avait éclaté dans les haut-parleurs. Jean-Marie avait sursauté. Ce n’était pas bon. Il sentait les regards curieux converger vers lui. Pas de vague. Un peu de patience, le propriétaire du véhicule ne tarderait pas à libérer le passage. Pas de quoi déclencher une émeute.

– Police ! Je répète : dégagez votre véhicule.

Albert avait cru bon de terminer par un coup de sirène. Jean-Marie sentait sa sueur tiède lui couler dans le dos. Les badauds bravaient à présent les rayons du soleil assommant pour contempler la scène. Jean-Marie n’aimait pas ça. Il avait posé la main sur la poignée de la portière qui s’était ouverte sans un bruit.

– Surtout, ne vous gênez pas !

C’était une dame d’un certain âge, permanentée, aux lunettes noires et en tailleur crème chic qui avait surgi d’une boutique voisine pour apostropher Jean-Marie. Elle s’installait déjà au volant tandis qu’il lui tenait toujours la portière ouverte. Il tenait sa propriétaire incivique.

– Vous pouvez refermer, à présent. Il fait bien assez chaud aujourd’hui.

Jean-Marie ne bougeait pas. La ville perdait sa bonhomie sous la chaleur. Il sentait les étincelles dans l’air. Jean-Marie ne supportait pas de perdre son sang froid.

– Je pourrais vous réclamer les papiers du véhicule.

– Vous n’en ferez rien.

La sexagénaire avait allumé le contact.

– Foutez-lui la paix ! Pouvez pas laisser les braves gens tranquilles ?

Un jeune roquet venait de se précipiter sur Jean-Marie. Les badauds s’étaient resserrés autour de lui.

– Dégagez la chaussée !

Albert semblait vouloir faire dans les injonctions laconiques. Jean-Marie sentait son collègue agacé.

– Salopards !

Le jeune, cheveux ras, propre sur lui, s’énervait. L’attroupement enflait autour de lui. Jean-Marie s’était senti poussé dans le dos. La portière avait claqué et la voiture de luxe commençait à s’éloigner. Jean-Marie tanguait, déséquilibré. A quoi lui servaient ses deux mètres de haut et sa corpulence de basketteur, seul au milieu d’une foule échaudée ? Il battait en retraite lorsque le premier crachat avait souillé le revers de son uniforme. La voiture de luxe avait disparu. Le petit caïd le narguait.

– Vos papiers !

Albert avait fini par décoller de son siège et avait accouru de sa petite foulée de presque obèse à la rescousse de son collègue. Il avait empoigné par le col le premier badaud ordinaire qui ne le dépassait pas d’une tête. Mauvaise stratégie, erreur sur la personne. Jean-Marie savait qu’ils perdaient le contrôle.

– Enfoirés !

Jean-Marie avait juste eu le temps de pousser Albert pour empêcher le jeune coq de lui asséner un coup de boule. Le plus pataud des deux policiers s’était rattrapé aux bras du passant erronément interpellé pour ne pas tomber par terre. La scène était du plus mauvais effet.

– Arrêtez-vous !

Jean-Marie venait d’élever la voix pour la première fois de la journée. Leur agresseur poussait la porte d’une pharmacie toute proche, peut-être dans l’espoir de se mettre à l’abri. Jean-Marie avait empoigné son collègue pour se lancer à la poursuite du fauteur de trouble.

– Où est-il ?

Jean-Marie et Albert étaient seuls face au pharmacien qui les dévisageait depuis son comptoir.

– De qui parlez-vous ?

– Ne jouez pas au plus malin. Dites-nous par où est passé l’individu qui vient d’entrer et laissez-nous passer.

– Je vous interdis de franchir ce comptoir. Vous êtes dans un lieu privé. Madeleine, ferme la porte.

La dénommée Madeleine, probable épouse du pharmacien, avait surgi de l’arrière-boutique pour contourner les deux agents et était en train de fermer la porte de l’officine à clé. Sur le trottoir, les curieux se pressaient le nez sur la devanture. Jean-Marie aurait aimé savoir pourquoi il s’était soudain précipité dans ce guêpier.

– Ouvrez cette porte, madame.

Albert suait toujours à grosses gouttes malgré la fraîcheur de l’air conditionné.

– Vous avez déjà mis assez de foutoir. Ce ne serait pas prudent de sortir maintenant.

Le pharmacien les toisait, méprisant. Sa voix était glaciale comme du désinfectant.

– Ouvrez cette porte ou je me verrai obligé d’appeler du renfort.

Jean-Marie ne comprenait toujours pas comment il en était arrivé là. Albert toussait. Quelque chose ne tournait pas rond. Que voulait ce petit commerçant arrogant en protégeant un petit roquet ? Dans la rue, la tension montait. La foule, énervée, tapait à présent des poings sur la vitrine. Tandis que Jean-Marie appelait le commissariat, il aurait juré que certains excités imitaient des cris de singes. Ils gesticulaient comme des primates que la chaleur auraient rendus fous. Il n’appréciait pas du tout la tournure que prenaient les évènements.

– Désolé, Mosembo. Tous les collègues sont sur le meeting. Va falloir vous débrouiller seuls. Calmez le jeu, les gars.

Albert regardait son collègue dépité. Le pharmacien gloussait.

– Encore heureux. Je n’aurais pas voulu voir débarquer dans ma pharmacie tous les policiers nègres de la ville.

Dehors, les cris de babouins étaient de plus en plus distincts. Jean-Marie s’était toujours promis de rester poli.

– Ouvrez cette porte.

– Je ne trouve plus les clés.

Jean-Marie avait soulevé à bout de bras un banc qui s’était avéré fort efficace pour faire voler en éclats la porte vitrée.

– Ca va vous coûter cher. J’ai noté votre numéro de matricule.

– Retenez mon nom tant que vous y êtes : Mosembo, officier Jean-Marie Mosembo.

Jean-Marie s’était avancé dans l’encadrement de la porte disloquée, Albert sur ses talons, et faisait face à la foule.

– C’est comme ça qu’on vous apprend à ouvrir les portes en Afrique ?

– Tu parles. Y a pas de portes dans la brousse.

– Sauvages !

– Sales nègres !

Jean-Marie dégaina son arme de service. Pour la première fois de sa carrière, il tira trois coups de sommation en l’air. Il pointa son arme sur l’homme qui lui faisait face. Un frisson parcouru la place. Jean-Marie avança vers son véhicule. La foule, soudain silencieuse, s’écarta devant lui. Il mit le contact. Albert prit place à côté de lui. La voiture de police dégagea en marche-arrière, traversa la place et déboucha sur l’artère principale. Jean-Marie fonça vers le parc du centre-ville. Il enclencha la sirène qui lui permit de passer le premier barrage de ses collègues à peine étonnés. Il accéléra. Le grabuge commença lorsqu’il percuta les premières barrières de sécurité pour se précipiter pied au plancher vers l’estrade qui servait de scène au meeting. La foule se figea devant la tribune d’où éructait le tribun. Des gens crièrent. Quelques coups de feu éclatèrent. Jean-Marie manœuvrait habillement le long du corridor de sécurité et son véhicule hurlant ne déviait pas de sa trajectoire. Le leader du parti populiste eut un geste, nul se sut s’il se voulait apaisant ou s’il essuyait la transpiration qui lui brouillait la vue. Puis la voiture s’encastra dans un pilier du podium qui, déstabilisé, s’écroula sous son propre poids.

Jean-Marie essuyait le sang sur son visage. Du coin de l’œil, il apercevait son collègue. Albert ne suait plus. Jean-Marie souriait enfin. Il imaginait les gros titres de la presse du lendemain : « Deux policiers noirs font taire les blancs becs ». Il pouvait toujours rêver. Mais bon sang, qu’est-ce qu’il avait froid dans le dos.

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