La guerre des gâteaux

Les six bombardiers russes grondèrent bientôt dans le ciel d’Alep. Sinistre roulement de tambour. Les ruines des immeubles du quartier Est semblaient vouloir s’enfoncer dans le sol pour leur échapper. Les soutes à munitions s’ouvrirent comme des nuages d’orage. Et des milliers de gâteaux, de beignets, de pâtisseries, de tartes et de sucreries s’abattirent sur la ville.

Des six pilotes, seuls deux étaient au courant de ce qui étaient en train de se passer. Ils s’étaient tu jusqu’ici pour ne rien compromettre. Les quatre autres prirent conscience peu à peu de ce qui clochait. Aucune explosion sous leurs ailes. Des habitants qui sortaient de leur cachette pour découvrir leurs bombes soudain inoffensives. Une clameur comme un cri de joie. Une fête. Des combattants défaits couverts de crème. Des enfants hilares, la bouche pleine de chocolat. Des rescapés hagards et affamés, rassemblés autour d’un festin de gâteaux divers, guettant dans les regards de leurs voisins, tous sortis des abris, une lueur de compréhension et l’autorisation de s’attaquer aux desserts. L’odeur de sucre et de fruit se répandait sur la ville et arracha les premiers sourires aux adultes, fit gargouiller leurs estomacs et ouvrir les cœurs les plus endurcis. Dans le ciel, les six bombardiers pâtissiers étaient déjà loin.

Tout avait commencé quelques semaines plus tôt dans un centre de demandeurs d’asile, à la lisère d’un petit village des Ardennes belges. Dans la cuisine communautaire, la bonne odeur des crêpes se mélangeait à celle du miel des pâtisseries d’une maman syrienne. Bénévoles et réfugiés s’activaient derrière les fourneaux pour préparer un goûter à partager avec les villageois attendus pour une fête improvisée après la visite des enfants de l’école communale. Les rencontres étaient toujours plus riches et plus joyeuse autour d’une sucrerie échangée.

Madeleine, une artiste installée dans la région, qui aimait régulièrement passer au centre pour prendre des nouvelles, donner des coups de main ou apporter des produits de la ferme, était arrivée en riant avec une nouvelle étonnante : un groupe rigolo-anarchiste, au doux nom d’Internationale Pâtissière, lançait un appel mondial à entarter les puissants de ce monde, incapables d’entendre les victimes des conflits qui ravageaient le Moyen-Orient et retranchés derrière leur arrogance et la suffisance de leurs déclarations creuses et hypocrites. Ils vendaient des armes à tous les belligérants, avaient des intérêts commerciaux dans l’affaire et se dédouanaient de toute responsabilité comme de toute possibilité de mettre fin à la guerre. La tarte à la crème écrasée sur leur visage et leur costume trois-pièces devait contribuer à faire tomber les masques et démontrer leur imposture au cri loufoque de « Gloup ! Gloup ! Démasquons les vendeurs de canons ! »

L’information avait fait rire autour d’elle, lever des sourcils sceptiques ou naitre des lueurs d’espoir idéaliste. Mais Madeleine, au-delà de l’humour salvateur était en colère : ce groupe courageux de pâtissiers pacifistes était presque exclusivement composé d’hommes et infiniment trop peu nombreux.

– Imaginez, proposa-t-elle, que toutes les femmes du monde répondent à l’appel et remplacent toutes les bombes existantes par des tartes à la crème.

La cuisine communautaire connut un bref moment de silence, de recueillement, de concentration salutaire.

– C’est possible !

Samya, la réfugiée syrienne, parla d’Alep et de la douleur des mères de son pays. De la douceur et de la générosité de leurs patisseries. De leurs rêves et leur besoin de mettre fin à la guerre.

Dounia, une jeune femme originaire d’Ukraine, évoqua les soldats russes, ces fils trop tôt arrachés à leur foyer pour combattre et bombarder loin de chez eux. De la solidarité des femmes qui seraient prêtes à tout pour permettre à ces jeunes hommes de rentrer à la maison et déposer les armes. Pour un bon gateau chaud et sucré.

Frida, l’animatrice du centre, une Allemande depuis longtemps installée en France avant de trouver cette place en Belgique pour se rapprocher de ses enfants aux études au cœur de l’Europe, raconta tous ces camps de réfugiés où elle avait eu l’occasion de travailler, tous ces moments passés en groupe à cuisiner, ces gouters qui mettent du baume à l’espoir, abattent les barrières et redonnent l’envie de croire en un monde meilleur. Ces gestes simples pour pétrir la pâte, découper les fruits, faire fondre le sucre. Ces pâtisseries échangées en gage de paix.

– Il suffit de prendre contact, de faire passer le message. Si nous sommes rapides, discrètes et déterminées, nous pouvons surprendre les hommes et les ensevelir sous des bombes de gâteaux.

– C’est complètement fou.

– C’est justement pour ça que nous pouvons réussir et parce que les hommes ne verrons rien venir.

– Ah bon ? Et pourquoi ?

– Ils ne s’y attendront pas. Ils ne nous croiront jamais capable de mettre en œuvre une idée folle comme celle-là.

Madeleine était sérieuse. Pourtant, autour d’elle, toutes les femmes souriaient, rayonnantes et déterminées.

Bientôt, des quantités impressionnantes de pâtisseries furent préparées en secret en Europe et acheminées en Syrie avec l’aide de travailleuses d’ONG. Des groupes de femmes firent également le trajet sous couvert de convoi humanitaire, transportant des tonnes de farine, de sucre et de fruits. Des cuisines de campagne clandestines se créèrent près des zones de conflits.

Le plus délicat fut de convaincre le maximum de mères, d’épouses, de filles de soldats de rejoindre la cause. Il fallait passer par elles pour soudoyer assez de militaires, pour accéder aux casernes, endormir leur surveillance et investir les dépôts de munitions. Certaines comprirent que des générations avant elles les avaient préparées à ce combat : elles tenaient leurs hommes par le ventre. D’autres, moins traditionnelles prirent des risques insensés pour des actes de sabotage qui auraient pu les assimiler à des traitres. Quelques unes enfin avaient l’expertise pour manipuler des explosifs, des avions de chasse, des systèmes ultra-perfectionnés de sécurité. Elles étaient heureuses et fières de les mettre au service d’un plan d’une telle ampleur pour la paix.

Le bombardement de gâteaux des avions russes fut leur premier grand succès. Tandis que les médias du monde entier, stupéfaits, couvraient l’évènement, des chasseurs furtifs appartenant à la coalition américano-européenne en Irak largua des missiles de pâtisseries sur des cibles stratégiques de la banlieue de Mossoul. Les civils, pris en otage, purent souffler enfin, passant du statut de victimes à celui de gourmets sidérés, de militants de la paix. Les autorités militaires tentèrent de dissimuler l’affaire. En vain, à quelques milliers de kilomètres, l’aviation turque bombarda un village kurde de tonnes de loukoum et de baklava. Ce qui devait museler l’ennemi intérieur, provoqua des vagues de liesse à l’extérieur. Partout sur la terre, se levèrent les partisans de la paix. La guerre des gâteaux avait commencé.

Dans toutes les grandes capitales de ce petit monde cynique, l’Internationale Pâtissière entra en action. Le président américain saluait la foule tout sourire quand une pluie de tartes à la crème fondit sur lui. La crème fut du plus bel effet sur son costume sombre et chic. Et s’il garda contenance devant et se lécha les doigts devant les caméras, leur gout sucré lui rappela soudain ce qu’aurait dû être la saveur de son lointain prix Nobel de la paix. Son successeur fraichement élu piqua lui une grosse colère, les attentats et les médias l’ignorèrent. Ils avaient dû se tromper.

En France et en Belgique, ce fut un carnaval pâtissier. Personne n’y échappa. Du président français qui troqua son surnom de « flan » pour celui de « tarte », à tous les prétendants qui se bousculaient pour bientôt le remplacer, tous pareillement recouverts de crème. Ils se ressemblèrent tellement dans leurs petites réactions mesquines et agacées que l’assaut de tartes immaculées provoqua une vague de votes blancs. En Belgique, wallons et flamands ravalaient leur morgue et les trainées sucrées : la parité linguistique avait été respectée, tous les petits ministres des entités fédérées et sous-communautés ayant été entartés. Seul le roi y échappa mais pour être la victime d’un autre attentat : un colis suspect provoqua l’évacuation du palais et de son service de sécurité. Trônant place Royale, une immense caisse de munitions provenant de la Fabrique Nationale d’armes avait été déversée et un peintre facétieux s’était employé à reproduire l’écriture de Magritte pour proclamer : « Ceci n’est pas une tarte à la crème. » L’attaque surréaliste rajouta une couche au fou rire qui s’emparait de l’opinion publique et au soutien qu’elle apporta à tous les ouvriers et ouvrières des armureries européennes qui décidèrent de se mettre en grève.

Dans les casernes, il fallut que des comités de femmes de soldat se relaient sans cesse pour des distributions ininterrompues de gâteaux et sucreries jusqu’à ce qu’enfin tous les militaires du monde repus passent dans le camp de la paix et abandonnent armes et bombes conventionnelles.

Aujourd’hui, les casques en sucre de l’ONU interviennent encore pour quelques conflits locaux, à coups de spécialités sucrées exotiques là où la crème fraiche ne résiste pas au climat. Les pâtisseries pour la paix connaissent un succès croissant. Et cerise sur la gâteau : la faim dans le monde recule, les inégalités sociales s’estompent et le chômage tend à disparaitre depuis que la principale activité humaine consiste à fournir en munitions cette armée de gourmands.

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