Imagine Now

« Imagine un monde où l’argent

Reviendra aux plus méritants

Imagine un fonds de placement

Dévolu aux plus entreprenants

Imagine arriver le premier à la course

Parce que tu comprends les cours de la bourse

Imagine devenir le plus grand des tradeurs

Reconnu à ta juste valeur

Ne laisse personne te dire que tu es un rêveur

Et fonce sans perdre une seconde

Rejoins-nous au Forum des vainqueurs

Tu n’es pas le seul à vouloir conquérir le monde »

Jingle.

« Inscris-toi sur forumtrader.com et viens tenter ta chance. Trois jours avec les plus grandes banques du monde pour décrocher un job en or. »

Jingle.

« Forumtrader.com : imagine l’avenir maintenant ! »

Jean Chapelier éteind la radio. La pub tourne en boucle depuis une semaine. De longues journées passées à tenter de prouver à des inspecteurs sociaux insistants qu’il met tout en oeuvre pour chercher un emploi inexistant. Arpenter la ville à pied, depuis qu’il n’a plus de quoi se payer ni voiture, ni accès à internet, pour éplucher les offres au Pôle emploi et déposer son CV chez de potentiels employeurs..

– Vous êtes trop âgé.

– Votre profil ne convient pas.

– Trop qualifié.

– On vous recontactera.

Jingle.

Rentrer dare-dare pour ne pas manquer la énième visite de l’assistante sociale qui, imperturbable, vérifiera s’il est bien isolé, si ses draps sont froids, si la brosse à dents de Jeanne, qui l’a largué depuis trop longtemps, n’a pas soudain réapparu à la salle-de-bains, s’il ne travaille pas en noir, s’il n’héberge pas des réfugiés, s’il ne trafique pas de quoi redonner des couleurs à son ordinaire, s’il mérite bien son revenu d’insertion, trop généreusement payé par la nation, s’il n’est pas heureux au fond.

Jingle.

Jean aime la musique mais il a cessé de chanter sous sa douche, revendu sa chaine-hifi et ses vinyles aux Petits Riens et s’est séparé à regret de son intégrale des Beatles. Heureusement, ils passent encore souvent à la radio, entre les jingles speedés et les actualités moroses, les vieilles chansons nostalgiques ont toujours la cote. Pourtant la situation empire, chaque jour un peu plus, la publicité envahi les ondes. Hymne au shopping pour my génération. Et maintenant, imagine un monde où l’argent…

Jingle.

Jean se présente à l’accueil du Forum des tradeurs. Il sait que sans inscription préalable, sans laissez-passer, il ne pourra pénétrer le saint des saints, conscient de toute façon que le revolver enfoncé dans sa poche déclencherait les sirènes hurlantes de tous les portiques de sécurité. C’est un classique colt américain. Jean trouve cette arme rock’n roll. Quand il a emménagé dans son minuscule studio pourri d’un quartier périphérique et populaire, l’agent de police de proximité, censé vérifier qu’il y était bien domicilié, s’était amusé à lui faire peur en parlant de l’insécurité du coin. Comment, si on voulait, on pouvait trouver tout ce qu’il y avait de plus illégal, coke et bonnes femmes, kalash et autres armes.

– Et quand vous achèterez vos fruits chez l’arabe du coin, évitez de demander des grenades !

Humour policier. Soupir policé.

Jingle.

Depuis, Jean avait mené son enquête. Le flic n’avait pas tout à fait tort, on trouvait de tout quartier Nord. Mais il avait été exigeant et il avait fallu du temps et toutes ses économies pour dénicher un authentique colt, un revolver de ciné pour Jean Chapelier. Une puissance de feu symbolique.

« Imagine un monde où l’argent

Reviendra aux plus méritants. »

Jean n’a jamais vraiment eu l’intention d’entrer au Forum des tradeurs. Non. Il a été employé de banque bien avant eux, avant les grands plans de restructurations et ses premiers cheveux blancs. Non. Ces jeunes loups étaient trop nombreux, trop sûrs d’eux et trop cons. Qu’il en abatte un seul et il fera le bonheur de dizaines d’autres qui convoitent sa place. Non. Jean vise une autre cible. Il en veut au publiciste, au petit esprit qui a plagié John Lennon, au vendu qui a assassiné l’âme d’Imagine.

– N’insistez pas, monsieur. Sans accréditation, je ne peux pas vous laissez entrer.

Derrière la préposée, un vigile veille, vigilant.

– Je vous comprends parfaitement, rassure Jean. Mais je vais vous étonner : je ne viens pas pour le forum, j’aurais simplement souhaité rencontrer l’auteur de votre campagne de com.

L’hôtesse se laisse surprendre par sa requête.

– Je vous demande pardon ?

– Est-ce que vous aimez John Lennon ?

La jeune femme sourit, pas très professionnelle. C’est que dans ce monde de requins, elle ne s’est pas préparée à être entrainée dans ses profondeurs personnelles.

– J’adore, souffle-t-elle.

– Imagine ! insiste-t-il. Alors, vous aimez Imagine !

– Comment est-ce que vous avez deviné ?

– Imagine tous les gens

   Partageant le monde

   Tu peux dire que je suis un rêveur

   Mais je ne suis pas le seul

   J’espère qu’un jour tu nous rejoindras

   Et le monde ne fera qu’un.

La jeune femme, éberluée, dévisage Jean.

– Cela ne vous rappelle rien ? lui demande-t-il.

Elle cligne des yeux.

– La chanson du Forum des tradeurs, la secoue-t-il, en tapant du plat de la main sur le guichet comme un champion sur le buzzer.

L’hôtesse a un hoquet, un petit rire aigu.

– Oui, dit-elle. Vous avez raison. C’est cela. Imagine un monde où l’argent..

– Voilà ! la coupe Jean. Vous comprenez ?

– Oh ! C’est magnifique !

– Oui, si vous voulez. J’aurais voulu rencontrer l’auteur de cette chanson.

– Ah ? Mais pourquoi ?

– Pour le féliciter.

Jingle.

L’hôtesse n’avait su fournir que le nom de l’agence de communication. Pour le reste, trouver l’adresse avait été un jeu d’enfant. Jean fait à présent les cent pas devant un immeuble anonyme du centre-ville, un lieu luxueux mais discret, une vaste porte cochère dissimulant de mystérieux bureaux aux noms peu poétiques, Metax SA, Bicom INC, Bitnix & CO. Les codes secrets du pouvoir. Il a déjà abordé deux employées pressées qui ont refusé de le renseigner quand il avise une troisième personne, un homme entre deux âges, trois boutons de chemise ouverts et les mains dans les poches de son pantalon, ce qui fait remonter les pans de son veston de façon fort disgracieuse mais ce qui lui confère une rassurante allure de décontraction. Jean l’accoste sans illusion.

– Je cherche l’agence Bicom.

– Vous avez rendez-vous ?

– Non.

– Alors, ce ne sera pas possible, sourit l’homme poliment.

Jean insiste.

– C’est au sujet de la publicité pour le Forum des tradeurs.

– Ah.

L’homme s’est arrêté.

– La chanson de John Lennon, enchaine Jean.

– Vous l’avez reconnue ? s’enquiert l’autre, soudain intéressé.

– C’est l’hymne à la paix le plus inspirant jamais chanté.

– Vous trouvez aussi ? Je l’ai toujours dit : Lennon a écrit parmi les slogans les plus puissants. Imagine tous les gens, vivant en paix maintenant. Même en français, ça se reconnait, ça sonne et c’est parfait.

– Jean dévisage son interlocuteur. Celui-ci arbore un sourire satisfait.

– Vous connaissez l’auteur ?

– De cette publicité ? le coupe l’homme. C’est moi qui l’ai imaginée !

Jean se crispe. Dans sa poche, ses doigts effleurent la crosse de son revolver. Devant lui, se tient le responsable de ce massacre musical. Mais l’homme semble sincère, dénué de cynisme, un vrai fan de la chanson.

– Lennon, c’est un grand, s’emballe le publiciste. Un homme inspiré ! La preuve : il est toujours vivant dans notre inconscient. C’est comme s’il n’avait jamais été assassiné.

Jean en reste bouche bée. L’homme s’en inquiète et s’agite soudain comme s’il se rappelait qu’il était pressé.

– Excusez-moi, conclut-il. Que puis-je faire pour vous ? Je vous remercie de votre intérêt mais je suis attendu. Je vais devoir vous laisser.

Jean, fébrile, fouille son autre poche, d’où il sort avec soulagement un carnet de notes qu’il ouvre et tend devant lui.

– Un autographe ?

– Pardon ?

– Vous pourriez me signer un autographe, soupire Jean pour se débiner.

– Mais voyons ! C’est ridicule ! s’exclame l’autre.

Il s’éloigne de Jean tout en l’inspectant par-dessus son épaule.

– Un autographe ? Mais vous vous moquez de moi !

Il tourne alors résolument le dos à Jean dont les doigts se serrent sur la gachette de son arme, toujours enfouie au fond de sa poche.

– Monsieur, vous me faites perdre mon temps.

Et il disparait au coin de la rue.

Jingle.

Jean ne bouge plus. Comment a-t-il pu se laisser berner ? Comment a-t-il pu croire cet homme sincère ? Comment a-t-il pu le confondre avec un fan d’Imagine ? D’accord, le coup de l’autographe était une échappatoire peu crédible, un coup non prémédité mais un révélateur clair : cet homme n’a pas de cœur. Il a pressé l’âme de John Lennon, il a pondu sa pub débile et il s’est moqué de Jean. Avant de retourner à sa petite vie d’argent, de mépris et de confort. Jean, amer, se recroqueville dans l’ombre de la porte cochère.

Plusieurs employés passent qui l’ignorent. Son carnet de notes git au sol. A quoi pourrait-il encore lui être utile ? De quelle offre d’emploi garder trace ? Quelles coordonnées d’employeurs conserver ? Quel projet d’avenir lui reste-t-il à imaginer ?

Jingle.

Quand le publiciste réapparait enfin, repasse la porte pour remonter dans ses bureaux, Jean sort de sa cachette. L’homme cesse de siffloter. Jean n’a pas le courage de chanter. Il tient son colt au bout de son bras tendu. Il voudrait que cessent ces voix dans sa tête, ces slogans, ces jingles inlassablement répétés. Il sent son cœur cogner. Bang. Bang. Bang. Jean tire trois fois en direction de la poitrine du plagiaire de l’icône de la paix. John Lennon ne sera pas récupéré.

« Imagine qu’il n’y a pas de paradis

Au-dessus de nous, seul le ciel… gris. »

Jingle.

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